Je suis un galet


Un caillou rond, sans plus aucun angle, aspérité ou quoi que ce soit qui puisse blesser. À force de rester dans un long fleuve qui ne me fut point tranquille, je suis arrivé dans la grande gouille qui bouge encore un peu lors de grandes tempêtes…et encore. Si je ne me trouve pas dans les grands fonds où tout est presque silencieux, pas totalement coupé du monde, mais où ce dernier m’arrive par effets sonores qui me deviennent pratiquement incompréhensibles. Ou est-ce moi qui n’ai plus envie de faire le nécessaire pour décrypter une fébrilité que je n’avais pas imaginée au début de mon parcours ?!

Car oui, parlons-en de ce début de parcours !

Je suis né de la fonte d’un glacier qui m’a précipité tout de go dans le torrent de la vie. Je n’étais alors qu’un grain de sable qui avait toute la capacité de coller à toutes les petites saloperies qui me feraient grandir. Et c’est dans les chutes d’eau que je pris plaisir à voler en créant ma petite bulle d’air qui me protégerait des divers aléas que j’allais rencontrer. J’avais déjà appris, à mes dépens, la loi Newton sur l’attraction terrestre et chaque chute dans le torrent devenu ruisseaux entre-temps – car le temps passe vite lorsqu’on est un petit caillou qui suit les divers chemins que l’eau prend pour descendre de la montagne – faisait bondir la bulle d’oxygène que je m’étais formée comme protection, et chaque cascade me permettait de voir le monde de haut…Pour qui a eu le plaisir de voler, il est étonnant de s’apercevoir à quel point les sons et les odeurs montent, comme si la plaine venait nous prévenir du monde brutal dans lequel nous allons retomber.

C’est peut-être ces bruits qui m’ont décidé de prendre tels ou tels itinéraires-affluents que j’ai croisés, choisissant quel serait mon trajet de vie. Et ce fusse plus fort que moi que d’opter pour celui qui me serait le moins facile. Venant de la montagne, ma reine-mère, lâché comme parmi tant d’autres par le premier réchauffement de permafrost, j’ai toujours opté pour la difficulté. Rien ne me laissait supposer alors, dans quels merdiers j’allais me fourrer !… et d’en ressortir grandi, mais plus lourd aussi.

Je savais aussi que le poids devenait plus supportable en rasant les fonds des eaux.

Alors, à force de me faire râper, tondre, taper, polir et lustrer, la petite roche que je fusse s’est transformée en un galet rond, une pierre qui roule et qui n’amasse pas mousse.

Le monde n’est plus en-dessous, mais au-dessus.

J’entends le ressac, les grondements de la Terre… et j’attends de me retrouver à l’embouchure du grand fleuve qui m’emmènera tranquillement – avec quelques saloperies polluantes qui viendront s’amalgamer sur ma surface pour s’attaquer encore et encore à mon système vital – vers le delta qui sépare les eaux pour les envoyer au quatre coins du plus grand cimetière de la planète.

Et là, je vois qu’il y a tout tout plein d’autres pierres rondes qui ont chacune leur propre parcours de vie.

Et chacune espère qu’elle ne va pas subir l’affront suprême d’être pris pour un galet par un parent qui veut montrer à son gosse comment faire des ricochets. Naan mais !

Gene


3 réflexions sur “Je suis un galet

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