La Droite Anti-Puzzle


(Terrasse des Deux Magots – 6, place Saint-Germain-des-Prés – Paris 6° –— 4 Juillet 2017)

——-Jean Casanova

——-Un Puzzle est un jeu de patience généralement réservé aux enfants et composé d’un grand nombre de fragments découpés qu’il faut rassembler pour reproduire un sujet complet. Reproduction de tableaux ou de dessins, il fait partie des jeux développant les capacités organisationnelles chez l’enfant.

L’invention des puzzles est attribuée à John Spilsbury, un cartographe et graveur londonien qui, en 1760, l’idée de découper différents pays du monde comme moyen ludique d’apprendre la géographie.

——-Nous sommes aujourd’hui à la terrasse des Deux Magots, place Saint-Germain-des-Prés, aux côtés de Pascal Bavard. Pascal Bavard est politologue, spécialiste de sociologie électorale et directeur de recherche émérite au CEVIPOF (Centre d’Études de la Vie Politique Français Sciences-Po Paris). Vient de paraître aux Éditions L’Empoignade son dernier essai de politologie, La Droite Anti-Puzzle, essai consacré à la recomposition en cours de la Droite, cette grande famille politique, que certains craignaient de voir disparue. Il n’en est rien, nous a rassuré Pascal Bavard.

–—–Bonjour, Pascal Bavard ! Bonjour également de la part de nos lecteurs toujours attentifs à vos éclairages sur la vie politique française. La Droite Anti-Puzzle, pouvez-vous nous en dire plus sur cette formulation ?

Bonjour, cher ami ! Dans un puzzle, les pièces prédécoupées sont immuables, en forme et en nombre, et le sujet composé toujours identique. Or précisément, si la Droite reste depuis 150 à 200 ans une composante permanente de notre paysage politique, ce n’est pas à la façon d’un puzzle. Les pièces la composant sont toujours en mouvement, dans leur forme et dans leur nombre, et la configuration définitive toujours changeante. C’est ce que j’ai voulu indiquer avec cette formule, l’Anti-Puzzle.

——-Pascal Bavard, nos lecteurs les plus érudits connaissent bien les travaux de l’historien René Rémond qui, déjà en 1954, notait la tripartition de la Droite en France, tripartition en Droite légitimiste, partisane de la monarchie absolue, Droite orléaniste, libérale et favorable à la monarchie constitutionnelle, et Droite bonapartiste, celle du césarisme et du populisme autoritaire.

Tout à fait ! Mais comme vous pouvez le noter, ce canevas a considérablement évolué aujourd’hui. La Droite légitimiste, celle de la monarchie absolutiste, n’a bien sûr plus cours. Demeurent la Droite orléaniste, aujourd’hui néolibérale, celle qu’incarna à une époque encore récente Valéry Giscard d’Estaing, ainsi que la Droite bonapartiste, qui cherche à conjuguer autorité, référence au peuple et évocation de la grandeur nationale. Elle fut un temps incarnée par le gaullisme. Elle semble aujourd’hui en déshérence sous l’effet du fédéralisme supranational latent de l’intégration dans l’UE.

La combinaison de ces deux droites, libérale et autoritaire, qui a prévalu depuis près de 40 ans à travers les figures successives de VGE, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, vient de voler en éclats sous l’effet de la grande recomposition macronienne du Néolibéralisme.

–—–Merci pour ce survol, Pascal Bavard. L’accord des analystes et des commentateurs est fait à ce sujet. À l’issue des deux désastreux quinquennats de Nicolas Sarkozy et François Hollande, chacun disqualifiant aux yeux de son propre électorat l’option néolibérale, même inavouée, Emmanuel Macron a bien réussi le tour de force de recomposer au sein d’une même famille, néolibéralisme conservateur et néolibéralisme social libéral, constitués maintenant en un bloc central.

Exactement ! La formule a d’ailleurs fait mouche concernant ce nouveau bloc : « Une grande omelette dont on a coupé les deux bouts ». Pour les deux bouts, nous verrons plus loin.

——-Pascal Bavard, s’il vous plaît, nos lecteurs peinent à maintenir leur attention, revenons donc à nos moutons : la recomposition de la Droite.

Pourquoi dit-on « revenons à nos moutons » lorsque l’on souhaite recentrer une discussion après des digressions interminables ? L’expression tire son origine d’une comédie, composée dans le courant du XVe siècle par un auteur inconnu. Pathelin, avocat de profession, y arnaque le marchand Guillaume en lui achetant des draps. Guillaume s’étant fait dérobé par la suite une partie de ses moutons par le berger Thibault, l’attaque en justice. Thibault, convoqué au tribunal, choisit l’avocat Pathelin pour le défendre. Si bien qu’à l’audience, Guillaume se retrouve face à ses deux escrocs successifs. Perturbé, il mélange les deux histoires, celle des draps et celle des moutons. Face à son récit décousu, le juge énervé ordonne alors au malheureux plaignant : « Revenons à nos moutons ». C’est-à-dire à l’affaire jugée.

Justement ! Avec précisément l’effondrement de la candidature de Margaret Fillon, tentant de perpétuer cette figure classique de la Droite depuis 30 à 40 ans, néolibéralisme et conservatisme.

Cet effondrement sous les coups de boutoir de l’OPA macronienne, laisse aujourd’hui la Droite conservatrice sur le carreau. À côté de cela, une autre pièce du puzzle est simultanément en train de se constituer, celle d’un FN rebaptisé, élaguant quelques branches extrémistes trop voyantes.

À partir de ces deux morceaux, Droite conservatrice et Droite nationaliste relookée, toutes deux catholiques, c’est important à noter, va probablement se recomposer la Droite de demain, amputée de sa fraction libérale passée au macronisme. Avec l’objectif pour cette nouvelle Droite de constituer l’alternative au moment néolibéral.

–—–Devons-nous comprendre, Pascal Bavard, que ce qui fut qualifié durant 30 ans de parti fasciste, le FN, aurait vocation après quelques aménagements à se recomposer dans cet anti-puzzle de la Droite ?

Quand le marionnettiste disparaît, la marionnette se disloque et rejoint le tiroir. De 1945 à 1985, il n’y avait plus d’extrême droite en France. Elle avait disparu, pourtant bien présente auparavant – antidreyfusisme, maurrassisme, pétainisme – disparu, emporté par le grand mouvement de réprobation qui suivit 1945 et la révélation de sa criminelle complicité avec le nazisme.

Au premier tour de l’élection présidentielle en 1974, Jean-Marie Le Pen réunissait 0,75 % des suffrages exprimés. En 1981, il n’avait pu concourir, faute de réunir les parrainages requis.

Il est possible aujourd’hui de dater avec précision le retour en force de ce courant politique sur la scène française. Le 11 Juin 1984, où la liste du FN recueillait 11 % des voix aux élections européennes.

Quatre mois plus tôt, Jean-Marie Le Pen était l’invité de l’émission politique de grande écoute L’Heure de Vérité sur Antenne 2. Cette invitation, à l’époque la levée d’un véritable tabou, l’audience du prime time pour un leader d’extrême droite, initiative que ne pouvait prendre à elle seule la direction de ce média public, cette invitation avait fait l’objet d’une recommandation personnelle de François Mitterrand, soucieux, s’était-il justifié, de l’expression du pluralisme politique sur la chaîne publique. L’aveu fait par Pierre Bérégovoy qui, en 1984, affirmait que la Gauche avait tout intérêt à pousser le FN afin d’affaiblir la Droite parlementaire, conforte pour de nombreux historiens l’hypothèse d’une manœuvre concertée et délibérée.

Comme, évidemment, on ne peut bâtir la fortune d’un courant politique avec une seule émission de télévision, à partir de cette date, il n’y eut plus un seul moment dans la bouche des dirigeants du PS et, jusqu’à nos jours, dans la parole et les écrits de la cohorte de ses intellectuels organiques, historiens, journalistes et autres thuriféraires, de Jacques Julliard à Jean Daniel, en passant par Olivier Wievorka, Élisabeth Roudinesco et bien d’autres encore, plus un seul moment sans évoquer l’ombre et la menace du fascisme en France.

Un thuriféraire, du latin, thus, thuris, encens et ferre, porter, est un clerc chargé de porter l’encensoir, une personne qui louange à l’excès, pour tout dire un flagorneur.

Cette escroquerie intellectuelle et politique méconnaissait ou voulait occulter, c’est selon, la nature réelle du fascisme. Nous plaiderons pour eux l’ignorance fortement mâtinée de fourberie.

Apparu au lendemain de la grande boucherie nationaliste de la Première Guerre Mondiale, développé sur le ressentiment des vaincus après le Traité de Versailles, instrumentalisé par les élites et la grande bourgeoisie européennes, en dehors de celles des États-Unis, comme rempart à la menace bolchevique de l’après-1917, le fascisme était le résultat d’une configuration historique particulière qui n’a plus cours dans l’Europe et la France des 30 dernières années. Il fallait le réinventer comme fantasmagorie. On s’y attela donc.

Or ce qui a structuré dans cette dernière période la percée du FN, c’est, au sein d’un électorat de droite traditionaliste, non pas l’aspiration au fascisme, mais le rejet des politiques néolibérales et de leurs conséquences, la casse socio-économique et les délocalisations du déploiement de la mondialisation capitaliste.

Quelque envie également de casser du raton, on n’a jamais dédaigné cela dans une certaine partie de la droite, mais là n’était pas vraiment l’essentiel.

Les études de sociologie électorale le confirment : 70 % de l’électorat du FN est issue de la Droite. Le FN est une Droite « extrême » ou extrémisée que la manipulation socio-libérale a brandi 30 ans durant sur le théâtre politicien – je reviens à mon image du marionnettiste – pour diviser la Droite et garder en orbite autour du PS une gauche prétendument antifasciste.

Quand le marionnettiste disparaît, la marionnette retourne à son tiroir. L’effacement, sinon la disparition, du PS va coïncider avec le retour de la Droite extrême au sein d’une nouvelle Droite recomposée.

–—–Votre charge, Pascal Bavard, ne passera pas inaperçue et ne va pas vous rendre la vie facile dans les salons parisiens. Pour notre part, même si nous la jugeons un peu carrée, nous lui accordons une certaine cohérence. Merci pour cette analyse prospective de la recomposition de la Droite, ce grand regroupement au sein de la même famille des conservateurs, nationalistes, intégristes chrétiens et autres autoritaristes.


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