MORT D’UN MAFFIEUX


« Piccolo di Maggiori » (ligne primaire)

Fragm. 160 – AT 2092/220 – (Holguin, Cuba, 7 juillet 2092)

 

La conférence n’avait pas grande audience et ne réunissait que dix mille personnes environ – mandatés d’unions locales de communes dans le monde.

L’homme s’était approché du pupitre en fauteuil roulant.

Totalement chauve, imberbe, il portait les réglementaires lunettes teintées.

« Je remercie la Confédération de l’Eau de me permettre de m’exprimer. Je vous demande d’excuser mon impolitesse : je n’enlèverai pas mes lunettes – je porte des prothèses oculaires dont la vue pourrait vous être un peu pénible.

Je suis aujourd’hui votre interlocuteur parce que je vous dois la vie. Je vous demande de vous souvenir de ces mots, lorsque j’aurai fini de parler.

Nous savons tous à quel point la situation générale s’est détériorée depuis quelques mois. A ce sujet, je voudrais d’abord dissiper divers malentendus.

En premier lieu, celui qui concerne la Transnitrie. Cette bande de terre étroite qui sépare la Moldavie de l’Ukraine le long du Dniestr est considérée par certains comme “le Vatican” de la Mafia. Or, cet État, indépendant depuis plus d’un siècle, est dirigé par un gouvernement militaire de type autoritaire qui, à partir d’une part non identifiée de l’arsenal dérobé à l’ex-URSS lors de son effondrement, s’est spécialisé dans la technologie de l’armement à tel point qu’on a nommé la Transnitrie “État de l’Armée Rouge”. C’est vrai : les laboratoires les plus performants en matière de recherche militaire – ainsi ceux qui travaillent sur l’antimatière – sont en Transnitrie.

Je voudrais dire ici que nous partageons l’inquiétude légitime des communes confédérées des rives de la mer Noire, notamment celles de la région d’Odessa.

Que les mafias – j’insiste sur le pluriel – aient eu des contacts avec la Transitrie, que certaines d’entre elles aient même conclu des marchés, je ne le nierai pas. En revanche, coopérer avec un État militaire nous est impossible. Cette soumission n’est pas conforme à nos principes. Je vois que le terme de principe vous choque. Pourtant, il s’agit de cela.

On nous accuse aussi de maintenir des protectorats financiers (nous avons, depuis longtemps, maîtrisé nous aussi la pratique de l’île) dits off shore, et qui échappent à tout contrôle – je veux dire : à tout autre contrôle que le nôtre.

Ici, l’accusation est exacte et elle a ses raisons. Des raisons pratiques, que chacun comprendra, je pense.

Vous avez vu des religions promulguer leurs propres États, à la faveur même de votre politique, en créant pour leur compte des îles artificielles. L’autarcie est une tentation universelle. Cependant, cela ne constitue pas la qualité – et j’insiste là aussi sur le terme – qui nous caractérise : nous ne sommes pas sécessionnistes. Nous sommes, au contraire, extrêmement attentifs à l’harmonie sociale et nous nous y impliquons – s’il vous plaît. » Il ouvrit les mains devant lui. « Laissez-moi continuer. »

Un calme relatif revint.

« Je rappellerai qu’en Italie du Sud, dès le XIXe siècle, la Mafia donna sa première forme à la résistance des ouvriers agricoles face à l’exploitation des propriétaires, d’où notre revendication du terme de Syndicat. Nous savons que tout syndicat prétend au modèle qu’il combat : organiser autrement l’exploitation du travail. La Mafia fut aussi un puissant élément de la résistance au fascisme et au nazisme du XXe siècle. Et enfin, ce qu’on oublie toujours : je rappelle notre soutien actif à tant d’organisations humanitaires. Nous ne sommes pas des monstres.

Nous avons toujours eu, par dessus tout, le souci de notre autonomie. Nous ne voulons pas dominer l’ordre du monde – tout simplement parce que, d’une certaine manière, nous le dominons déjà. Non par l’exercice déclaré, officiel, d’une autorité. Nous le dominons par le simple fait de notre existence : parce que nous faisons peur. Posez-vous la question de vos peurs. A quoi vous servent-elles ?

Ce sont elles qui signent votre allégeance. Là est la faille.

Je vais vous raconter une histoire.

Voici quelque temps, je séjournais dans un village Kitasoo, en Colombie Britannique. Nous étions partis en excursion dans la Great Bear Rainforest Coast, curieux de voir des loups. Nous avons installé un bivouac dans une clairière, fait un feu au milieu pour la nuit, et voilà : nous attendions. Notre guide nous avertit qu’une meute rôdait alentour et allait sans doute nous visiter. Il nous donna des conseils : ne pas bouger, quoi que fassent les loups, les laisser faire, les laisser passer et surtout ne pas les regarder dans les yeux.

Les loups arrivèrent. Contrairement à l’idée reçue qui prétend que le feu les éloigne, ils ne manifestèrent aucune crainte et traversèrent notre cercle, entre le feu et nous, humant chacun des pieds à la tête – ainsi que nos bagages.

J’avoue avoir eu très peur. J’ai gardé les yeux fixés au sol, retenu mon souffle tandis qu’un grand loup prenait tout son temps pour me renifler et me toiser – attendant peut-être la faute fatale : que j’affronte son regard.

Mes yeux ne se sont jamais autant accrochés à un brin d’herbe que ce soir-là.

J’ai cru mourir. Les loups passèrent et s’éloignèrent.

Notre guide nous dit: “Dormons tranquille : aucun ours n’osera attaquer le campement maintenant que nous avons été acceptés par les loups.”

J’ai senti en moi la faille humaine – sous le regard du loup.

Dans le monde humain, nous tenons le rôle des loups. Je vous en prie… »

L’auditoire avait quelque mal à garder son calme. Certains se levaient pour quitter la salle. Di Maggiori haussa le ton pour se faire entendre.

« La Confédération le sait : nous ne sommes pas en concurrence ! Si nous le voulions, vous n’existeriez pas : rappelez-vous que nous maîtrisons le jeu syndical.

Nous ne sommes pas les exécuteurs des basses œuvres du Consensus. Notre position ressemble à la vôtre en ce que nous nous voulons également affranchis de toute allégeance aux dominations politique et économique du système.

La disparition de la Confédération servirait des intérêts qui nous sont aussi étrangers qu’à vous. Bien sûr, si la Confédération s’effondrait (ce n’est qu’une hypothèse), nous raflerions la mise : entreprises, hommes, organisations, institutions, connaissances, technologies, exactement comme le fit la Maffia russe lorsque l’URSS s’écroula (à l’exception, je le répète, de ce que la junte transnitrienne a pu dérober, non pas à notre convoitise, mais à notre vigilance).

Nous voulons que vous existiez.

Je vais faire ici un bilan sinistre – j’en appelle à l’ouverture de votre esprit : de combien de morts civils la Mafia est-elle responsable en regard des massacres et des répressions commises par ceux que vous avez élus… » Un tollé de protestations l’interrompit. « Je vous demande un peu de lucidité ! » Il se tut encore. « Je parle bien sûr de ceux que vous élisiez avant de vous affranchir de cette démocratie déléguée qui, en vous réifiant, reniait son principe. » Le calme se fit. « Nous endossons le symbole commode de la brutalité et du non-droit alors que c’est du côté du droit et de l’ordre institués que se chiffrent, par milliards, les victimes de la force brute : vous le savez, vous êtes en première ligne. »

L’argument sembla porter un peu et un silence relatif finit par se faire.

« Sachez que nous ne pesons sur un ordre que parce que nous contrôlons ses failles. Nous attendons que vous produisiez ces failles. Tout système politique produit des failles et tout système le nie. Il devient ainsi notre proie car nous occupons les failles qu’il refuse de voir et qu’il aggrave précisément à coups d’interdits. Nous les occupons et nous les creusons. Nous minons un système en l’obligeant sans cesse davantage au déni. Le système financier n’aurait aucune pérennité s’il n’était pas tenu, par sa vocation même, de protéger sa principale faille : l’irrégularité de nos bénéfices – qu’il ne peut pas ne pas convoiter. Ainsi dévoile-t-il lui-même sa propre illégitimité.

Force est de constater, en revanche, que les régions confédérées parviennent à établir une réelle justice sociale. Les crimes d’intérêt, la délinquance liée à l’argent et à la propriété (vols, racketts, rançons, hold-ups) ont disparu. Et avec eux, bien sûr, la nécessité de l’ordre policier. Cependant, les crimes de sang et, surtout, les meurtres politiques et les attentats que vous subissez, subsistent. Cette menace justifie notre attention. N’oubliez jamais que notre capacité à “organiser le crime”, comme disent les autorités, est précisément ce qui justifie de leur part cette organisation générale de la répression qu’elles nomment “ordre social”.

Lorsque seule la terreur du crime justifie l’ordre, le pire est à craindre.

Vous maîtrisez votre convoitise, vous refusez la passivité. Nous saluons votre victoire, nous lui portons le plus haut respect – tant nous savons par expérience à quel point elle est difficile. Pour l’instant, la Confédération ne masque, à nos yeux, aucune faille notable, structurelle, constitutive. Nous vous faisons ce compliment : jusqu’ici vous avez évité les mensonges. Il est clair, pour nous, que, si vous parveniez un jour à maintenir l’état d’un monde juste, libre et fraternel, notre existence deviendrait inutile. A la différence de ceux qui prétendent diriger le monde, nous, nous sommes prêts à admettre, devant la réalité, l’inutilité de ce qui norme notre existence. Nous ne cherchons pas, je le répète, la domination pour elle-même. Mais nous pensons que la faille viendra. Elle vient toujours. Nous sommes une société initiatique dont le symbole se vit par le sang. C’est pour cela que nous durons. Nous sommes une philosophie, une culture, une religion et une connaissance. Nous sommes évidemment religieux puisque c’est là que se trouvent les plus grosses failles, les plus grossiers mensonges. »

Il prit le temps d’une légère pause, comme s’il scrutait l’assistance derrière les verres fumés de ses lunettes.

« Vous êtes en danger. Ce qui, nous-mêmes, nous met en danger.

Je suis venu vous apporter une information. Une rumeur court, selon laquelle les catastrophes de l’ASD auraient été le fait d’intentions délibérées de la part de certains dirigeants. Il est évident que des cataclysmes comme le tsunami d’Atlantique, les séismes américains et chinois, les inondations d’Europe et d’Indonésie, bien qu’elles furent les conséquences des décisions irresponsables du gouvernement mondial, ne furent pas programmées. En revanche, au cœur de ces cataclysmes, et à leur alibi, furent bien déclenchées une série de catastrophes mineures qui eurent volontairement pour but de supprimer le plus grand nombre de vies – ces destructions de barrages, dans des régions aux sous-sols cette fois convoités par l’exploitation, après avoir été noyés par elle, notamment en Afrique, en Chine et au Brésil : Kariba au Zimbabwé, le Grand Inga au Congo; les Trois Gorges du Yangsté; Jirau, Santo Antonio et Belo Monte, sur la Madère et le Xingu: je peux vous remettre ici les états et les preuves de ce que j’av… »

Le projectile l’atteignit en pleine tête. »

(A. Vernet, La Seconde Chance, Sulliver 2009)


3 réflexions sur “MORT D’UN MAFFIEUX

  1. Pour celles et ceux qui aiment les polars basés sur des analyses réelles développées sur la Mafia et son impact sur les économies des pays, lire l’excellente trilogie de Jean-Claude Izzo : Total Khéops, Chourmo et Solae

    Existe en un seul bouquin : Fabio Montale, édition Folio

    Bises
    Gene

    J'aime

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