EXTRÊME DROITE ET VIEUX SCHÉMAS


S’il est un truisme c’est celui-ci: « les extrêmes-droites véhiculent de vieux schémas ». Sous-entendu: les vieux schémas sont leurs produits. Autre truisme: la misère et les injustices font le lit de l’extrême-droite. Surprise: la Finlande et la Norvège, pays relativement épargnés de ce côté, ont le plus fort taux d’extrême-droite de l’Europe (alors que l’Espagne et le Portugal, profondément touchés par la pauvreté, la voient stagner à un taux très bas):

http://www.liberation.fr/france/2016/05/20/extreme-droite-de-la-finlande-a-la-grece-la-derive-europeenne_1454129

J’avais entamé une réflexion sur cette anomalie: en réalité, tout se passe comme si les pays européens à la plus ancienne et forte tradition colonialiste, grandes puissances maritimes du passé (Espagne, Portugal, GB) et/ou émigratoire (Irlande , Tchékie et pays des Balkans) seraient les moins enclins à favoriser l’extrême-droite (repli sur soi nationaliste, xénophobie, censure et religions, etc.). En revanche, c’est parmi les pays n’ayant pas de tradition colonialiste (et pour les pays scandinaves le niveau de vie le plus élevé) qu’on en trouve les plus fort taux. Il faudrait conclure que plus un pays fut dans le passé ouvert sur le monde, par conquête ou émigration – même s’il se rendit coupable des pires atrocités dans le premier cas – moins il craindra, en retour, d’accueillir ce monde. En revanche, plus la tradition d’un pays fut autarcique ou plus il fut lui-même la proie d’envahisseurs (Pologne), et moins il sera disposé à s’ouvrir aux flux migratoires.

Les deux cas de figure sont déterminés par deux imaginaires du monde, du global, de l’autre, chacun construit sur une mémoire, une histoire radicalement divergente.

La France et l’Allemagne sont dans une position singulière. La tradition coloniale française remonte, comme pour l’Espagne, le Portugal et l’Angleterre, au 16ème siècle: la France devrait donc résister au repli nationaliste. Mais il se peut que l’asservissement complet du pays et de ses territoires durant la seconde guerre mondiale, d’autant plus encore traumatique que l’État français en fut l’agent, favorise la montée d’un FN qui s’efforce de projeter « l’envahisseur » sur les populations … que la France avait asservies auparavant. En Allemagne, le taux relativement faible de l’extrême-droite et l’accueil ouvert aux migrants peuvent trouver explication dans le même traumatisme de la dernière guerre, ici de la pulsion conquérante, meurtrière et auto-destructrice, dont l’État allemand fut responsable. Ce qui lie, en ce moment, à la fois dans l’harmonie et le conflit, les postures des deux pays pourrait être la méfiance envers l’État et sa critique contre l’aveuglement national-étatiste. Source historique commune d’une exigence philosophique du politique qui habite les esprits, attire les démunis mais reste à instituer.

Que les extrêmes-droites spéculent sur la pauvreté est une chose, que la pauvreté les génère en est une autre. De même, l’importance des électeurs communistes et d’extrême-gauche déçus qui rejoignent les nationalismes (autre truisme) ne doit pas surprendre: ces derniers n’ont jamais adhéré par conviction ou démarche philosophique sérieuse à l’idéal révolutionnaire – ce qui était la condition sine qua non de la réussite du processus. Non. S’ils ont rejoint Marx cela fut par logique de l’intérêt (comme le disait Brecht, « les évolutions se font toujours par intérêt, jamais par sentiment »). La foi dans le projet révolutionnaire gauchiste – qui seule eût pu faire avancer ce dernier –  passant loin derrière l’intéressement personnel, PC et extrême-gauche s’effondrèrent.

Mais, à devoir supporter l’actualité française de ses jours, le défilé des commentaires abscons qu’elle suscite et tout particulièrement le vide des thèmes cruciaux qui en sont absents, cette analyse prend un tour nouveau. Jamais la fracture institutionnelle et générationnelle de l’ensemble de la pensée politique n’est apparue de façon aussi éclatante. Le pourrissement en est accompli. La bêtise en actes pétrifie la pensée.

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Nous venons de vivre une élection présidentielle dans laquelle l’Europe et le monde constituèrent le premier thème et le plus fort, subordonnant les autres: économie, culture & éducation, écologie, conditions de travail, productivité et compétitivité, évolution démographique… À l’heure où la « recomposition » et le « renouvellement » du corps politique est lancée à pleine vitesse par le mouvement de Macron (et où on se  doute que ces questions aient été au coeur de la « sélection » opérée sur les candidats à la candidature), tous les politiques et les médias n’ont de cesse de ramener le changement politique annoncé à l’entre-soi strictement franchouillard, strictement élitiste, strictement boutiquier, enfermé dans les « vieux schémas » des rapports de pouvoir, de force et de chantage de l’intra-muros. Plus rien à foutre d’un prochain premier ministre avant tout compétent en matière, justement, de mondialisation, d’Europe et de leurs conséquences. Il devra « rassurer la droite » (??) en « étant de droite » afin que prétendants de droite puissent, en rejoignant Macron, quitter la droite pour… la rejoindre. Imaginez la réussite du programme. Le mérite de ces jours de grand guignol est tout de même de voir les gourmands de gamelle faire de l’entrisme à ciel ouvert. Voilà au moins déjà une première. Les politicards sabordant la politique en public. Car ici, pas une seule véritable parole politique – de fond, d’actualité, d’urgence et de réalité. La construction de celle-ci, ils s’en fichent. C’est le contrôle et l’empêchement de cette construction qui leur importe.

Le « repli sur soi », ici, ne doit rien à la peur du monde. Il est, et défend, simplement l’habitus de classe routinier, moutonnier et bourgeois. Et tous ainsi d’exhiber à ciel ouvert non seulement l’état de décomposition général de « l’élite » politicienne mais surtout leur inaptitude flagrante, leur totale incompétence en la matière, justement politique, dont ils se sont accaparé l’expertise. Voire même leur dangerosité en regard des urgences supra-nationales qui déterminent, dans le réel, la vie, la survie et la mort de chacun, chaque entreprise, chaque institution et chaque droit. Ils n’ont strictement rien compris, rien entendu depuis 30 ans ni ces derniers jours. Oui, rien. Même pas peur. Tant leur croyance en l’exemplarité du cynisme et du mépris leur épargne le devoir d’avoir à penser. C’est juste un jeu. Macron p’tit con pas sérieux. Moi jeune Barouin mais sérieux, vrai vieux. Pauvres Français. Offensive de djeunes de partout sur les médias, qui vous refont l’histoire version papa (maman ça le fait pas, voir Marion). Du coup le FN n’existe plus. Peinards pour 5 ans. Après eux le déluge. Partage du gâteau vérolé. On accroche le FN (spectre du « parti unique » dont chacun rêve) à Macron pour gagner des voix: ce neuf-là c’est du passé! barrit Baroin (désolée sur le moment ça fait du bien). Les djeunes de droite vous débitent le vif, le rapide, la micro analyse, l’incompréhensible scoop du passé revendiqué et non mémorisable parce que c’est « trop de tout », comme disait Coco (Chanel) à l’heure où elle croyait dessiner l’avenir. Plus c’est djeune, plus c’est femme, plus ça parle comme Marion et plus c’est censé marcher. Offensive de jeunes Marions droitistes. Virtuoses de la mitraillette à ne rien dire à toute vibrure sauf les chiffres. Z’ont tout compris et vous le disent en clair: « nous bons, vous, cons ». Conflit de génération entre quadragénaires (« j’ai le même âge que lui et je vous dis le contraire »): face à l’offensive « Jeune France » 1830, Macron Président prend du coup une aura de raison.

Personne ne parle de l’essentiel: que l’Allemagne bientôt choisira – soit la continuité droitière de Merkel, soit le virage de die Linke. Et ici, la France est désormais raccord: Macron peut épouser Merkel, pas de problème. Mais il lui faut aussi pouvoir s’offrir à die Linke. Et là, la concurrence insoumise est rude. Faut prévoir. Anticiper. Risquer?

Car les deux seuls mouvements, antagonistes, qui ont rassemblé, et mobilisé, ensemble une majorité se sont construits sur ces questions supra-nationales: « En marche » de Macron et les Insoumis. Le premier pour y forcer l’adaptation réformiste du pays à la suite de ceux l’ayant déjà en partie réalisée. Ici Macron n’a pas tort: l’extrême-droite tombera si tombe la peur du monde. Le second pour forcer la transformation de la situation internationale à la faveur de la montée des mouvements d’émancipation. Ici Mélenchon a raison: l’extrême-droite tombera si la mondialisation devient juste.

Tout cela est oublié. Chacun est ramené à la niche: la « marche » chez Macron n’est plus que celle de « la République » – Mélenchon n’a plus pour objectif que de « remplacer le PS ».

Non merci.

Les signes, indices et rumeurs volent en escadrille, les insultes frappent sous la ceinture et les « analyses » rampent. La preuve de l’impossibilité de toute alliance, de toute coalition se fait petit à petit, s’impose au fil de spéculations sur tradition, progression, transgression, frustration et régression nombrilique. La France dans toute l’arrogance des vieux schémas de sa chauvinerie verrouillés dans les têtes à force de matraquages des cerveaux et des corps fait la démonstration publique des causes qui l’ont amenée à 30% de fascistes: les producteurs du FN sont là, sous nos yeux, nous demandant de voter pour eux et leur intra-muros afin de nous éviter ce pire qu’ils sèment. Conscience zéro. Ils ne parlent d’Europe qu’en termes économiques de contrainte définis par l’Allemagne.

Le timing tombe mal. Macron doit choisir son camp avant que l’Allemagne n’ait choisi le sien. Dans cette faille du temps – elle-même artificielle – s’engouffrent les vieux guignols.

Heureusement, une toute belle chante encore:

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« Je suis le nombril du monde, tu es le nombril du monde, le nombril, le nombril! Tout le monde est le nombril du monde, tout le monde est le nombril du monde. Je t’ignore, tu m’ignores, même la lune nous ignore, c’est égal, c’est égal! Tout le monde est le nombril, tout le monde est le nombril, tout le monde est le nombril du monde! » (Jeanne Moreau)


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