La Résistible ascension de Marinette UI


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Nombreuses sont déjà – certaines depuis longtemps – les métaphores sur une « résistible ascension » de Marine Le Pen, minimisant la portée dramatisante de cette métaphore brechtienne utilisée néanmoins pour faire accroche. D’autres glosent aussi, pour aviver la peur, sur le fait que « Hitler aurait été élu démocratiquement ». Non, Hitler n’a pas été élu démocratiquement: le parti national-socialiste obtint à l’époque un tiers des voix, les deux autres tiers étant détenus l’un par la haute bourgeoise financière et l’aristocratie, l’autre par l’alliance communiste & anarchosyndicaliste. C’est le chancelier Hindenburg qui, ne voulant confier le pouvoir « à aucun de ces deux extrêmes » dans une situation socioéconomique explosive, choisit de nommer Hitler et son parti socialiste-national, qui paraissait donc « centriste », à la direction des affaires (ce que Brecht d’ailleurs retrace dans sa parodie). Il s’agissait donc à l’époque d’élections législatives.

Notre « quatre-quart » du premier tour résonne pourtant singulièrement en regard.

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Le cadre constitutionnel allemand de 1933 ne peut être rapporté au protocole présidentiel français actuel et le « peuple allemand » n’est pas responsable d’avoir porté démocratiquement Hitler au pouvoir. L’entretien d’un tel mensonge relève de la perversion vu les millions d’opposants et de résistants allemands du « 3ème tiers » massacrés et déportés. Il autorise les ignorants à supposer, dans un effet de miroir  délétère, que le peuple français « pourrait faire la même chose ». D’où s’entretient d’une part la méfiance, sinon une aversion larvée, des « bons » Français  (Uranus bonjour) envers l’Allemagne, tout en attisant d’autre part constamment une tentation fasciste « démocratique ». Ravages de l’imaginaire. Et le peuple français pourra d’autant mieux « faire la même chose » qu’on n’arrête pas de lui répéter que « l’Allemagne est la meilleure, la plus forte » (über alles, le retour, voyez aussi la jolie consonance jouer ici avec « l’ubérisation » dite macronienne qui fracasse tous les repères: MLP peut très bien jouer demain sur les mots « ubérisation » et « über alles » pour renvoyer Macron au nazi de base, brouillant ainsi définitivement les repères. Et si Macron s’étouffe de rage il paraîtra définitivement immature. J’ai déjà évoqué cette destruction du sens dans « Le Pen, la langue et la vipère ». MLP multiplie abus de langage, plagiats, détournements, retournements et éclatements de sens – la destruction s’amplifie chaque jour davantage, exacerbée par les média frétillants, laissant la raison abasourdie. Que certains d’entre eux se voient déjà interdits par MLP n’empêchent pas les autres de se précipiter pour capturer le dernier tour de cochon langagier, le savourer et le diffuser.

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Si je reprends ici la figure de la « résistible ascension », c’est du point de vue de la dramaturgie mise en oeuvre, ce qui sera, peut-être, mieux éclairant. Car Brecht (émigré en Suède) situa sa pièce à Chicago (et dans les années 30) lui qui professa à l’époque qu’un « fascisme américain ne pourrait être que démocratique ». Ce que l’élection de Trump, UI médiatique, a réalisé – mais seulement à la faveur du suffrage indirect (il serait d’ailleurs pertinent de poser la question du nombre exact de dictateurs réellement élus « démocratiquement » dans le monde, hors sondages et élections truqués, menaces, pressions et répressions: il se peut que l’ensemble mondial des électeurs soit bien moins fragile et influençable que les prophètes de mauvais augure se complaisent à l’affirmer).

C’est dire, de mon point de vue, à quel point l’observation brechtienne porte valeur sur l’actualité – ce d’autant plus vu la singerie des primaires américaines et leurs pitoyables effets. Le fascisme français ne pourrait-il n’être aujourd’hui que « démocratique »? Mais il est vain ici d’imaginer que MLP pourrait, une fois au pouvoir, être contenue à l’image de ce que subit Trump de la part de l’establishment américain: le président états-unien ne dispose pas du droit de s’octroyer lui-même les pleins pouvoirs (les Signing Statements correspondent plutôt à ce qu’est en France le 49.3), au contraire de ce que permet l’article 16 de la Constitution française, particulièrement applicable en cas d’état d’urgence. Compte tenu de la mauvaise foi exhibée de MLP et du FN il est même naïf de croire possible de construire une opposition parlementaire dans des conditions probables de carte électorale modifiée et d’élections truquées, de même, la malhonnêteté intellectuelle et les tromperies qu’elle met en oeuvre pour accéder au pouvoir laissent imaginer les procédés qui seront utilisés pour qu’elle s’y maintienne.

Chez Brecht, le pouvoir mercantile des marchands de choux-fleurs qui, à force d’accumulation, menacent leur propre marché de misère répond à la situation objective mondiale, des USA de Trump à l’Europe en passant par la France de Sarkosy, Fillon, Hollande et Valls associés. Le commerce ne connaît pas la mort, disait Brecht.

Mais commençons par un vécu: Villejuif lundi 22 avril 2002 à Monoprix.  JMLP vient d’accéder au second tour des présidentielles. Je descends au Monoprix en bas de chez moi. Il y a là quelques dames âgées, une jeune fille et un monsieur: une seule caisse est ouverte. Font irruption dans le magasin trois hommes, l’un âgé, deux jeunes, crânes rasés, treillis, ceinturons avec coutelas sur le côté. Ils raflent des bières, bousculent notre file, passent en premier – la jeune caissière n’ose rien dire, tout le monde est tétanisé. Avant de sortir ils font le salut hitlérien, hurlent « Vive Le Pen, Sig Heil! ». Plus tard, dans le métro, un petit groupe de mêmes fachos montent dans la rame et commencent à prendre des poses. Là, chacun de nous s’est mis à parler avec son voisin sans jeter un oeil aux trois connards. Nous avons parlé et ri de plus en plus fort tous ensemble, jeunes et vieux de toutes les couleurs. Les sinistres ont fini par descendre de la rame. Je crois bien qu’à insister ils auraient pu finir, eux, par se faire lyncher. C’était en 2002.

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Mais peut-on croire qu’ils ont disparu? Ce lundi 24 avril 2017, je n’en vis pas sévir (ou ils sont déguisés en casseurs): tenues en laisse, dressées à attendre la victoire finale les meutes seront lâchées en « milices citoyennes » – dénonciations, pressions, police « d’ordre », passages à l’acte, justice expéditive, etc.). Ce qui occupe leur place pour l’instant, c’est la horde de communicants frontistes matraquant sur les médias des perversions de sens de plus en plus lourdes – la dernière ayant consisté à s’approprier mot pour mot un discours de Fillon en prétextant la normalité et la légitimité poétique  du fait. Dans la pièce, c’est aussi en pervertissant le langage et la justice que Ui parvient à convaincre les tièdes qui le porteront au pouvoir (après qu’il ait fait assassiner ses opposants, accusant ensuite des malades mentaux qu’il fera condamner à mort). Et c’est un journaliste, sous prétexte professionnel, qui « coatche » UI, lui construit une apparence d’individualité qui n’est que vernis de communication (voir MLP s’émancipant du FN et se présentant comme femme « libre ») et lui apprend à manipuler le langage:

UI – L’ouvrier fait partie indissolublement, que cela lui plaise ou non, de l’univers moderne. Sans lui, pour commencer, pas de consommateur. J’ai toujours souligné que le travail honnête ne déshonore pas, mais qu’il est constructif et produit du profit. Donc qu’il est nécessaire. J’accorde au travailleur ma sympathie entière. Pris en particulier. C’est quand uniquement il se ligue et prétend avoir son mot à dire, dans certaines questions où il ne comprend rien comme sur les profits ou des questions pareilles, que je dis: halte là! Pas d’erreur! Tu es un travailleur, c’est donc que tu travailles. Si tu fais grève et ne travailles plus, tu n’es pas un travailleur, mais un Individu dangereux: et alors je dois passer aux actes«  (1941, Brecht, la Résistible ascension d’Arturo Ui, tableau VIII).

Voilà ce qu’est le langage MLP. Voilà ce qui attend les syndicalistes: MLP a émis le projet de supprimer la reconnaissance des syndicats afférente à leur représentativité dans l’entreprise, suppression logique puisqu’elle « résoudra le problème du chômage » d’un coup de son gourdin magique.

Allons plus loin: L’idée d’un « socialisme national » (« socialisme à la française ») fut initialisée par Manuel Valls. Associée à la protection nationale et à la répression de l’immigration elle réinjecta dans la conscience collective l’idée, tout simplement, de l’espace vital. Espace menacé par l’autre, l’étranger en menace de mort autant que le profiteur des marchés. Le fait que les kamikazes soient de nationalité française venant aggraver ressentiment et culpabilité: « nous avons fait l’erreur d’accueillir trop de migrants »). Nous n’avons pas fait l’erreur de les plonger dans la merde, non: ici la haine de soi est inversée en haine de l’autre: à force d’échec, de mépris, de balade en voies de garages et de rations de survie rabotant toute liberté et tout désir, on finit par se haïr soi-même. Rien n’est alors plus facile que de regrouper les haineux et de retourner cette haine de soi en haine de l’autre (Cornelius Castoriadis). Inversion alors radicale, épouvantable, du socialisme (qui ne peut être qu’universaliste) lorsque celui-ci est réduit à l’alibi. Aussi ceux qui taguent aujourd’hui en protestation « Ni patrie, ni patron, ni Le Pen ni Macron » ne sont pas fous – au contraire, le sens profond se crie là, celui qui jusqu’ici habita tout « citoyen du monde » espérant justement dans un tel monde.

Ainsi le Socialisme National (c’est là le sens exact de l’allemand « Nationalsozialismus ») tomba mûr dans le panier de Marinette: à quiconque qui lui objecterait aujourd’hui cette perversion elle pourra répliquer qu’elle ne fait que reprendre les termes de Valls.

Il faut séparer les deux temps de la campagne de MLP. Et insister sur le fait que la surnommer Ui n’est pas que figure de style: Ui est un gangster, MLP détourne des fonds.

Au 1er tour il s’est agi de mesurer l’adhésion « basique » du FN et de ses « valeurs »: 1.anti-intellectualisme (ce fut là le thème arrivant en tête dans la mobilisation des adhérents et sympathisants FN interrogés en 2012, bien avant tout autre rejet), 2.haine de l’étranger, 3.de l’athée, 4.islamophobie. Chômage et terrorisme ne sont pas propres, identificatoires, au FN. Ils viennent simplement le nourrir. La corruption des élites (Fillon, Cahuzac, Leroux, etc.) bat son plein (le prologue de la pièce de Brecht reprend à peu près cette situation et ces thèmes de peur, insistant sur l’économie).

Au 2è tour il s’agit de contaminer les autres, marchands, presse, ouvriers qui ne sont pas encore convaincus: c’est là que se joue la pièce de Brecht et c’est là que la mise en scène du second tour la rejoint. Il faut à MLP concurrencer Macron sur cette place centriste (qui permit à Hitler d’être imposé par Hindenburg). Elle s’éloigne donc du FN – lequel reste son bras armé – et phagocyte, en mots et en actes, la rhétorique centriste et ses actions médiatiques. L’ascension (préparée) n’a donc commencé qu’après le premier tour, la base étant  acquise, organisée en milices prêtes à servir. La condition sine qua non de cette ascension est la déchirure, à réaliser en 15 jours, démaillant en tous points le tissu institutionnel et idéologique. Marinette UI, conformément à son modèle théâtral, s’empare des idéologies de droite, de gauche et du centre pour les fracturer chacune en oppositions internes et les banaliser en les réduisant à de simples jeux de mots. C’est très exactement ce qui est décrit de scène en scène, dans l’oeuvre de Brecht, de la manipulation d’Ui: d’un camp à l’autre, s’imposant médiateur, il sème la discorde, la division, réglant les dissensions par l’élimination d’opposants dont il a phagocyté le discours et les arguments. Il les élimine physiquement. Le Pen se contente pour l’instant d’assassiner leur parole et d’annihiler la pensée de ceux qui cherchent à comprendre.

« Vous, apprenez à voir plutôt que de rester les yeux ronds… Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde ».

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Sources des photos de spectacles:

1.INSAS, la Résistible Ascension d’Arturo Ui.

2. Berliner Ensemble, la Résistible Ascension…. (Martin Wuttke dans le rôle titre)

4.  Cave Teater (USA), la Résistible ascension…

5. CDN Bonlieu Annecy, la Résistible ascension…

La Résistible Ascension d’Arturo Ui est à l’affiche de la Comédie-Française jusqu’à fin juin 2017 (avec Philippe Torreton dans le rôle titre).


2 réflexions sur “La Résistible ascension de Marinette UI

    1. Très beau texte. Et pour celles et ceux qui veulent connaître l’histoire de l’Allemagne nazie, des années précédant la « Nuit de Cristal » et les accords ayant failli être passés entre les grands dictateurs du moment, puis les années après-guerre, je ne saurais que trop conseiller de dévorer les romans historiques et journalistiques de Philipp Kerr qui fera la lumière sur bien des faits trop souvent ignorés, hélas !!!

      Merci Aniouta
      Bises
      Gene

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