De passage à la New School


(New School de New York – Johnson Hall, 66W 12th Street – New York – États-Unis —– 21 Avril 2017)

–—–Jean Casanova

——De passage à New York, au cœur de l’arrondissement de Manhattan, quartier de Greenwich Village, en attente de retour à Paris pour cette chaude journée du 23 Avril, la météo nous y annonce près de 25°, nous avons voulu, juste avant de rembarquer, rencontrer Nancy Fraser à la célèbre New School.

Nancy Fraser, philosophe féministe, ancien élève de Michel Foucault, militante de la lutte anti-impérialiste de la Nouvelle Gauche américaine, opposante de Donald Trump, y enseigne la philosophie et les sciences politiques. Elle est l’auteure de Qu’est ce que la justice sociale, ouvrage dans lequel elle développe la définition de ce qu’elle appelle le Néolibéralisme de Gauche et de ses dramatiques conséquences. À la lumière de cette thématique, elle nous a parlé des similitudes qu’elle entrevoit entre la situation de nos deux pays, au lendemain de l’élection de Donald Trump et à la veille du 23 Avril français.

——-Nancy Fraser, qu’entendez-vous exactement par Néolibéralisme de Gauche ?

La victoire de Donald Trump ne témoigne pas seulement d’un sentiment de révolte contre la finance globale. Ce que ses électeurs ont rejeté n’est pas le néolibéralisme tout court, mais le néolibéralisme progressiste. Cela pourrait passer pour un oxymore, mais nous avons là un alignement politique réel, et pervers, qui constitue la clé de la compréhension de la présidentielle américaine. Dans sa forme américaine, le néolibéralisme progressiste représente une alliance des principaux mouvements sociétaux (féminisme, antiracisme, multiculturalisme, défense des droits LGBT) et des secteurs de pointe à forte valeur ajoutée des industries de la finance et des services, Wall Street et la Silicon Valley. Cette alliance, celle des forces progressistes et des forces du capitalisme cognitif, était représentée par Hillary Clinton.

Le néolibéralisme progressiste mêle des idéaux d’émancipation tronqués et des formes de financiarisation létales. C’est précisément ce mélange-là qui a été rejeté dans sa totalité par les électeurs de Trump. Ces populations ont vécu la désindustrialisation comme une grave offense, doublée d’une autre : le moralisme progressiste qui ne cessa plus de les portraiturer que comme un ramassis d’arriérés. À leurs yeux, le féminisme et Wall Street n’étaient plus qu’une seule et même chose, que la personne de Hillary Clinton incarnait à la perfection.

——-Nancy Fraser, nous vous comprenons parfaitement, mais jusqu’où va votre parallèle entre ce constat américain et la situation française à la veille du 23 Avril, date du premier tour de l’élection présidentielle ?

C’est l’absence d’une gauche véritable qui a permis, aux États-Unis, à cette fusion funeste de s’accomplir. Il aurait fallu que soit élaboré et que soit tenu un discours de gauche intelligent, exhaustif et ambitieux, articulant les griefs légitimes de tous ceux qui ont voté pour Trump, non seulement à une critique impitoyable de la financiarisation, mais aussi à une vision antiraciste, antisexiste de l’émancipation. Or un tel discours ne fut pas élaboré et ne fut a fortiori tenu nul part après l’éviction de Bernie Sanders.

Ce n’est pas le cas aujourd’hui en France, où cette funeste absence d’une Gauche véritable est en train d’être comblée par l’émergence de ce qui nous a précisément manqué, l’éclosion en force de ce que vous appelez, vous, sous une forme tout à fait nouvelle, l’Insoumission. Bienvenue soit-elle !

Hillary Clinton a perdu car elle n’a pas affronté les conditions à l’origine de la montée en puissance de Trump. Comme son analogue français, Emmanuel Macron dans sa posture anti-Le Pen, elle n’a fait que contribuer activement à la proposition d’un choix-impasse, populisme réactionnaire contre néolibéralisme progressiste.

——-Nancy Fraser, qu’entendez-vous précisément par choix-impasse ?

Le problème n’est pas seulement que le populisme réactionnaire n’est pas (encore) le fascisme. Il est aussi que le libéralisme et le fascisme ne sont pas deux choses qui n’auraient strictement rien à voir l’une avec l’autre, l’une étant bonne et l’autre mauvaise : le libéralisme et le fascisme constituent les deux versants profondément interconnectés du système mondial capitaliste. Bien qu’il ne soit en rien équivalents, tous deux sont les produits d’un capitalisme déchaîné qui, partout, déstabilise les univers de vie et d’habitation.

——-Merci Nancy Fraser. Quelle serait selon vous la véritable leçon à tirer de tout cela ?

Elle est assez claire : la Gauche doit s’attacher à forger une nouvelle alliance contre la financiarisation, une alliance fondée sur les idéaux d’émancipation démocratique et de protection sociale.

Par protection sociale, j’entends la défense et la réhabilitation des fondamentaux de l’État Social qui sont encore les plus avancés dans votre merveilleux pays : la Sécurité Sociale, son système de retraite par répartition, sa fonction publique et ses services publics, son Code du Travail, la progressivité de son impôt sur le revenu, sa laïcité et son refus des communautarisme, toutes choses bien écornées depuis près de 20 ans de néolibéralisme de droite ou de gauche, mais dont les assises sont toujours encore solides. Il me semble que c’est là l’objectif de votre Insoumission. Émancipation démocratique et protection sociale. Il me semble encore, j’insiste, qu’à 24 heures du scrutin, elles sont à portée de main. Pour autant que ceux à qui elles tiennent véritablement à cœur, sachent s’emparer du bon bulletin.


3 réflexions sur “De passage à la New School

  1. merci pour ce chaleureux appel aux « français de l’étranger » qui nous lisent (nombreux) et vont bientôt voter (encore plus nombreux) à N-Y et Washington DC…
    on ne sait jamais, ça peut marcher!

    Aimé par 1 personne

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