In memoriam…


« – Monsieur l’Éducation prenez note : nous leur donnons Vincennes.

– Vincennes Monsieur le Premier ? Plus Nanterre ?

– Nanterre ! Ce bidonville deviendra un centre d’affaires. Nous réorganisons l’Université : les facs subversives dans les quartiers aisés. Vincennes est bourgeoise. Il faut un abcès de fixation à cette… chienlit : ouvrons une cour de récréation pour ces gauchistes loin du Quartier latin. Là-bas dans le bois. Ils nous ficheront la paix dans la rue. Qu’ils s’aiment se déchirent et rétablissent la hiérarchie. Faut leur lâcher du lest. Mais surtout quelque argent. Monsieur les Finances : on peut ?

– On peut Monsieur le Premier.

– Il ne fallait pas fermer Nanterre: Monsieur l’Éducation j’accepte votre démission. J’assurerai l’intérim et la réforme avec la bénédiction des papes de la contestation. Monsieur les Transports cassez les grèves et Monsieur les Armées: aux approvisionnements. Il faut qu’on voie l’armée partout et pour la bonne cause. Monsieur l’Information: surtout qu’on entende les étudiants. Ne donnez pas la parole aux ouvriers.

— Mais Monsieur le Premier !

– Quoi Monsieur la Justice: divisez pour régner… Monsieur l’Industrie ?

— Monsieur le Premier : j’ouvre les négociations…

— Pas vous. Les Affaires sociales. Vous, préparez seulement les conventions.

— Monsieur le Premier si j’ose: ne craignez-vous pas que les extrémistes… Voyez le Cambodge : abolir l’argent ! Même Castro n’a pas osé! On peut redouter plus tard des attentats…

— Plus tard ce ne sera pas moi.

— Mais la Gauche ?

— Monsieur le Tourisme ça n’arrivera pas. Vous L’avez entendu : les Français sont des veaux. Ils veulent de l’essence et partir en vacances. Virons seulement le juif allemand. La philosophie elle est toujours allemande et la démocratie…

— Une chose est sûre : elle n’est plus grecque!

Ça les fait rire.

— La génération prochaine n’aura plus rien à se mettre sous la dent : quand on passera l’addition elle sera déjà réactionnaire. Mais surtout attention : pas de mort hein ! Pas un seul ! Ça prouvera qu’aucun n’était prêt à mourir pour ça. Faites circuler Monsieur l’Intérieur. Qu’ils se contrôlent : aucun mort !

— Monsieur le Premier en ce qui me concerne…

— Monsieur les Affaires sociales : pendant que les pavés volent négociez. Articulez les facultés aux hôpitaux aux entreprises : voyez l’Amérique. Il est là le progrès. L’Église a perdu la partie: la Science doit régner – et elle ne le fera que par les corps. Alors laissez les corps se libérer. Ça ne durera pas.

— Merde ! Oh pardon Monsieur le Premier…

— Allez Monsieur la Culture lâchez-vous que diable c’est la Révolution ! À propos bravo pour l’Odéon.

– Oui j’ai pensé qu’un petit air de révolution culturelle…

—  C’était bien pensé.

—  Et puis Genet… enfin, Le Balcon…

—  Moi je n’y comprends rien.

—  Mais Genet c’est l’anarchisme le chaos la révolution !

—  Allons Monsieur l’Agriculture ! Les révolutions se font par intérêt. Ici il y a beaucoup trop de… générosité. C’est la pensée Messieurs dont il faut gérer la mutation. Comme chaque fois que l’histoire change de phase. Lourde responsabilité mais nous avons l’habitude: il y eut la Renaissance et son Décaméron puis la Contre Réforme et le Baroque. Il y eut les Lumières…

— Et 1789 ça a bien été la Révolution !…

— …et puis l’Empire laissez-moi finir. Les hommes ne supportent jamais très longtemps la modernité.

— Toujours votre exemplaire érudition Monsieur le Premier…

— C’est le métier.

– Et permettez-moi de vous dire Monsieur le Premier : vous gouvernez bien.

— Merci Monsieur la Culture. Oui. Je gouverne. Mierda.

Ceux qui pensent à Franco osent sourire.

— Bonsoir Messieurs. Et souvenez-vous: nous serons réélus. Monsieur du Plan! Vous, restez. Où en est l’infiltration ?

— On fait de l’entrisme chez les entristes et la pénétration fonctionne…

– « Faites l’amour pas la guerre » ?

— Tout à fait ! Ah tu as le mot !

— À la réflexion… s’il devait y avoir une bavure… à Paris… mais alors un seul mort. Tu vois ? Rien qu’un seul. Une Révolution avec un mort c’est quoi ?

— Juste un évènement.

— Voilà. Mais surtout que ce ne soit pas un ouvrier.

— Bien sûr. Je fais aussi protéger le Châtelet et la rue de Grenelle.
— Ah oui le Travail ! Vois aussi la CGT : qu’ils doublent le service d’ordre.

Hôtel Matignon 18 mai 1968 »

 

Et voilà bel amour ils ont lancé un mandat contre moi : ils enquêtent sur des fuites au ministère. Je pars ma Vive désolé… Je ne vais pas à Cuba ni en Bolivie : là-bas c’est plié déjà. J’irai directement au Pérou et au Chili… je l’ai dit à Georges. Quand tu te réveilleras Viva souviens-toi. Mais je reviendrai vite! Je reviens Viva attends-moi…

Cornaro la regarde, avide. Les grands yeux ouverts de Viva ne bougent pas. »

 

Anne Vernet, Les Années sans date (extrait) – éd. Sulliver.

 

 

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2 réflexions sur “In memoriam…

  1. Merci Aniouta, un livre à lire absolument.
    Quand on voit « le juif allemand » appeler aujourd’hui à « voter Macron » sous le prétexte de « faire barrage au F Haine », on mesure bien ce que Jehan Rictus déjà au XIX ème écrivait: « et toutes ces sortes de révoltés qui finissent par etre députés ».
    La chienlit est en col blanc encravatée et empapaoutée de morgue avec la gôche la plus con du monde, incapable de se rassembler en laissant le champ libre à la phynance et tant pis pour les gueux qui vont morfler, triste spectacle de l’ oppression annoncée. Comme si celle qui sévit ne suffisait pas….

    Abraço do Sam

    Aimé par 1 personne

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