MORT D’UN CAPITALISTE


« À travers le hublot le ciel est totalement noir. Où finit le ciel où commence l’océan obscur? Nulle part on ne distingue au loin la moindre illumination d’un bateau. Et en l’air pas d’étoiles. La nouvelle norme aéronautique fixant la hauteur des hublots ne permet plus de regarder vers le bas. Les ingénieurs ont d’étranges sollicitudes et cherchent à épargner le pire au voyageur: tournez vos yeux vers le ciel puisque vous ne voyez pas où vous tombez.

Georges cesse de se contorsionner dans l’espoir de surprendre une lueur au-dehors. Si nous n’étions pas dans le noir, nous n’aurions pas besoin de lumière. La phrase de Monk lui donne envie d’écouter du jazz. Il tente mentalement de se recréer Round Midnight à peine capable de se procurer l’illusion des deux premières mesures. Un spot publicitaire pour du caviar discount revient tous les quarts d’heure : « Caviar d’Aquitaine volupté sereine»… «Nos collaborateurs sont d’ores et déjà adaptés à demain» susurre une capital-risque en quête de marchés. «Ainsi notre banque pourra anticiper les risques de fraude»… Anticiper le hasard ? «C’est révolutionnaire et j’entends bien le mot au sens fort car c’est bien une révolution que nous accomplissons: un cycle complet à 360°.»

Retour à la case départ. La Terre est ronde. Ivre de bêtise. 360°? Archaïsme bouclé. Presque le nombre exact de passagers. Spirale du temps échouée.
Toujours le noir dehors.

L’Airbus vole immobile. Trimballe tous assis là sa sage cargaison d’andouilles. Chiron commandant de bord. Destination…

Un avion disparut l’année dernière dans le pot au noir – cet espace sourd au nord-est de Rio qui échappe aux radars entre Afrique et Brésil. Anomalie de l’Atlantique. Trou dans le champ magnétique. 128 passagers et membres d’équipage. Georges ne peut s’empêcher de penser que l’avion allait dans l’autre sens ce jour-là de Rio vers Paris. Comme si cela devait conjurer le mauvais sort. Vaisseau mortuaire virtuel. Voler sur un long courrier déclenche toujours à un moment ou un autre du voyage le flot du passé dans la mémoire. Otages du troublant voyage, antiques traces funéraires. Déodorant parfumé, remugles des corps anxieux. La trouille sous le triéthylcitrate.

«J’arriverai à Lima presque à l’heure à laquelle je suis parti de Paris.» Présent bloqué nuit éternelle. À toute vitesse le temps fait du sur-place dans l’univers obscur. Seule l’hôtesse ponctue l’illusion du temps qui passe à chacun de ses allers-retours.

– Professeur ?… Monsieur Chachlik ?

Il grogne.

– Non merci.

Sursaute et écarquille les yeux. Nimbé de lumière l’avion file droit sur l’est. Soleil dans l’azur.

– Nous arrivons à Roissy dans vingt minutes.

La fin du monde n’a pas eu lieu. Il attendra ses bagages dans la file ankylosée près du tapis roulant. Le gros sac noir bourré des cadeaux qu’il n’aura pas donnés glissera sous les franges de plastique. Georges n’aura pas encore eu le temps de passer à Villa – cette fois pour les obsèques d’Alvise. En février il reviendra à Rio pour le Carnaval. Fera un saut au Pérou à ce moment-là. Remaquillé le futur gambade de nouveau dans l’imaginaire. Suspendu égal à lui-même pantin neuf excitant qui efface d’un trait le ratage de l’instant. Utopie. Il empoigne le sac et sa valise jaune. Une roulette a été cassée.

— Monsieur? Gendarmerie territoriale. Veuillez nous suivre, je vous prie.

Il fait volte-face bouche ouverte gros mérou pêché. Sa langue lui échappe s’évade de ses lèvres y rentre et en ressort. Il veut mettre sa main devant ne le peut pas avec le sac. Cache sa tête contre son bras levé heurte un des flics de son bagage. Bordel de tic. Ça le poursuit depuis six mois – depuis le communiqué et l’internement en HP: « 12 juin 2012. Georges Chachlik, sociologue français d’origine russe né le 25 décembre 1940 à Vichy, fondateur de l’IESI (Institut Européen de Sociologie de l’Industrie) et actuellement à la retraite a dû être hospitalisé d’urgence. Après avoir, d’un pied-de-biche, descellé le dallage de la cour du Collège de France, il s’est mis à lancer des pavés sur un groupe d’étudiants présents dans l’enceinte en les insultant. L’un d’eux a été touché – heureusement sans gravité. Personne n’explique son geste dont il dit ne pas avoir lui-même le souvenir. Ses collègues évoquent une dépression suite à un problème familial. Ses cours sont suspendus jusqu’à nouvel ordre (se renseigner auprès du Secrétariat de l’IESI). »

Le voyageur qui le suit dans la file se fait alpaguer. Un Sud-Américain. Deux types de la police des frontières surveillent de loin la scène. Georges respire. Se détourne et s’éloigne sans un regard en tirant la langue au monde entier.

Le taxi emprunte des détours embouteillés : une maniffe va son chemin prédécoupé de flash mobs en flash mobs aussi récurrents qu’un métronome. Suspendre l’instant arrêter le temps de se regarder vraiment se voir les uns les autres stoppés vivants: quarante ans après le message enfin est passé ! On suspend le capital, une minute. Si on veut plus on va y penser. Les slogans s’égrènent : Égalité des revenus ! Taxes sur les profits ! Chachlik rigole : le peuple réclamant des taxes ! De quoi faire se retourner l’Histoire dans sa tombe… Il faudra la replacer celle-là elle est trop bonne. Tant que vous réclamerez du fric vous sacraliserez le marché. Abolir l’argent ? « Mais ça on ne peut pas le dire » ; « Les gens ne comprendront jamais » ; « On sera pas crédibles ». C’est toujours la faute des autres. En quoi valez-vous mieux que ceux que vous dénoncez pantins démagogues. Rationnels ? Oh oui vous avalez goulûment la couleuvre. Et n’ouvrez la bouche qu’après avoir revu vos vérités à la baisse.

À vrai dire plus personne n’a le choix : après la faillite des illusions, l’inertie collective se nourrit de la peur de chacun et de son propre pouvoir à s’illusionner… C’est si simple. Presque poétique. La Bourse fait son beurre. Salaire salive de la peur.

Arrivé chez lui il laisse le sac noir fermé dans un coin de l’entrée et file se coucher. Laminé par le décalage horaire mais il a faim. Jambon sous vide, pain surgelé, un verre de vin : il s’est relevé et mange debout dans la cuisine.

Il s’est arrêté dans le couloir pour jeter un œil sur le courrier – juste les enveloppes. Il n’ouvre pas l’ordinateur : sa messagerie doit déborder. Va pisser et se recouche. Sur le mur une vue de la Moneda flambante côtoie un cliché de Ground Zero. Entre eux dans une niche empoussiérée trône un vieux Leica dont l’objectif crevé recèle encore la balle miraculeusement bloquée par l’obturateur. Il retourne à la cuisine, contrarié. Vodka.

Octobre 1968, Mexico : le grand stade. Il hurle dans un sabir italo-espagnol «Yo no mexicano yo italiano ! Italiano ! Alvise Cornaro ! Padovano di Padova !» au militaire mexicain qui le met en joue. Puis la frayeur le terrasse: le soldat c’est lui. Chachlik qui vise Cornaro. Et il porte l’uniforme des officiers du Tsar.

Il reprend conscience par terre au pied du frigo. Un filet de sang s’est déjà caillé sous la poignée du meuble. Se remet debout. Va tamponner sa blessure à la tête devant le miroir de la salle de bains. Sa crinière d’un blanc soigné est poisseuse de sang coagulé en haut du front à droite là où mord la calvitie naissante. Les bacchantes – elles aussi en temps normal immaculées – sont entremêlées de filaments gris et noirs. De la pince à épiler il arrache un à un les vilains poils et se contemple. Quelques fils blancs émaillent ses sourcils. Il les arrache. Une tête de Chachlik parfaite: un gros nuage blanc d’où perce sous de noirs sourcils un regard bleu glacier. Mais du mou entre le menton et le cou : il retourne à son lit en articulant « Q, X, Q, X » jusqu’à la crampe.

Avale un somnifère et se recouche.

En short et tee-shirt découpés dans la bannière étoilée, une casquette de base-ball vissant sur sa grosse tête les initiales du Tea Party Chachlik court comme un perdu d’une manifestation d’actionnaires à l’autre. Outré par la marée noire de la British Petroleum dans le Golfe du Mexique – puisqu’il a investi dans le tourisme de Floride – devant la façade de BP il hurle. Puis il galope jusqu’au Congrès en tant qu’actionnaire de la firme – dont plus personne ne veut des actions depuis que le gouvernement a promis des poursuites – et au pied des colonnes il hurle. Schizoconnard Georges court, sue, s’époumone et finit par s’étaler.

Il se relève! Tout a changé! Il est toujours bleu-blanc-rouge mais français : béret sur le crâne baguette sous le bras et clope au bec. La France n’est plus européenne qu’à moitié : sur l’un de ses nichons on épingle l’euro et sur l’autre le franc. La foule l’acclame du cri révolutionnaire : « Hurlu ! Berlu ! Hurlu-hurlu-berlu ! » D’un seul coup chacun est riche : le retour au franc multiplie le chiffre de sa fortune par huit.

Il harangue la foule qui se rue à l’hyper du coin: en francs le luxe bas de gamme galvanise les gogos. Dividendes et gros salaires se paient eux en euros : la double parité c’est la justice sociale. Et la fluctuation – car bien sûr le franc flotte dans les bas-fonds de ce cloaque – offre à la spéculation ses bonnes poires pour la soif.

Georges promet le RUG (Revenu Universel Garanti) aux français pauvres de souche depuis trois générations des deux parents. Ovationné sur la tribune il ouvre grand les bras. Pas le temps de dire un mot. Il a le souffle coupé. Un gigantesque coup de pied au cul le fait éclater et envoie ses deux moitiés de Chachlik valdinguer dans l’espace.

Il tousse et ça lui fait très mal. Réveil assis, terreur hagarde : tout est en ordre. L’appartement impeccable. Il retombe sur l’oreiller. Son cœur bat trop fort. Il veut respirer mais ses bronches enflammées déclenchent une quinte atroce. C’est sûr il va crever. Putain de cauchemar à la con.

Il ressort de son lit, encore. Ses cervicales bloquées fusillent son crâne. Enfile un pull et sa robe de chambre par-dessus, attrape une serviette et le médicament dans la salle de bains. Se traîne une troisième fois jusqu’à la cuisine. Fait bouillir de l’eau, sort un bol et attend assis et grelottant en s’efforçant de respirer le moins possible, les mains serrées entre ses cuisses tant il a froid aux couilles, que la bouilloire couine.

Accoudé sur la table la serviette sur la tête et la tête dans les mains, il tâche d’inspirer la vapeur âcre qui brûle les yeux et pique la gorge. Une poigne terrible agrippe sa nuque. La crampe lui coupe le souffle et paralyse son torse. Il s’oblige à respirer quand même. Aspire le liquide brûlant et se noie dans son bol. »

Anne Vernet, Les Années sans date, Sulliver 2014 (extrait).

 


3 réflexions sur “MORT D’UN CAPITALISTE

    1. Merci beaucoup pour l’ info, Gene. Un pan de l’ Histoire peu connu avec la triste suite que l’ on sait: les bolcheviques autoritaires ont éradiqué tous ces mouvements autogérés dont celui des femmes et ils n’ hésiteraient pas à le refaire de nos jours.
      Et tant mieux pour les Helvètes pour cette réduction du temps de travail.
      Quand j’ entends des polytocardEs de « gauche » défendre la « valeur travail », j’ ai tous les voyants au rouge…LOL!!!!! et noir….
      tiens le Hamon veut faire un Revenu universel à 600 roros, je viens de l’ apprendre aux infos….j’ espère qu’ il y aura ce soir sur Fr2 où il doit causer dans l’ étrange lucarne quelqu’ unE d’ assez remontéE pour lui demander s’ il pourrait survivre avec.

      Putains de fauxcialistes.

      Abraço do Sam

      J'aime

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