Conversation avec Bernard Stiegler : « Faire de Plaine Commune en Seine-Saint-Denis le premier territoire contributif de France » – partie 2


Relais de theconversation.com, article publié le 9 janvier 2017

(Suite de l’article du 14 janvier 2017 : Conversation avec Bernard Stiegler : « Faire de Plaine Commune en Seine-Saint-Denis le premier territoire contributif de France » – partie 1)

bernard-stiegler_conversationBernard Stiegler vient de faire paraître « Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ? » (éd. Les liens qui libèrent, 2016). Author provided

Un territoire jeune et économiquement très dynamique mais confronté au chômage de masse et aux défis de la mixité sociale et culturelle. C’est ici qu’à la demande de Patrick Braouezec, le président de Plaine Commune, le philosophe Bernard Stiegler initie un projet d’expérimentation inédit et ambitieux : faire de cette communauté d’agglomération – qui réunit neuf villes de Seine-Saint-Denis – un « territoire apprenant contributif ». Y seront menés des projets de « recherche-action » contributive, c’est-à-dire incluant les habitants ; à terme, il s’agira de mettre en place un revenu contributif pour partager différemment la richesse à l’heure où l’automatisation fait vaciller l’emploi. En novembre 2016, les premiers chercheurs ont fait leur rentrée dans le cadre d’une chaire de recherche contributive créée au sein de la Maison des Sciences de l’Homme (MSH-Paris Nord). The Conversation France a rencontré le philosophe pour en savoir plus sur cette initiative, où nouvelles façons de faire de la recherche et réflexion sur ce que le travail sera demain vont dialoguer.


Plus généralement, quelle place pour les habitants dans ce dispositif ?

Pour ce projet qui se donne dix ans pour changer les choses en profondeur, nous espérons parvenir à associer de près ou de loin les 400 000 habitants de Plaine Commune à cette démarche de recherche contributive ; celle-ci va commencer à petite échelle pour s’étendre à ce que l’on pourrait appeler une démocratie contributive. Le programme est transdisciplinaire, car tous les domaines doivent être explorés, tel le sport par exemple. Ici, le Stade de France est incontournable et le sport s’est trouvé très profondément transformé par le numérique ces dernières années. Si l’on s’adresse aux jeunes gens de Seine-Saint-Denis sans rien pouvoir dire sur le football, on n’ira pas très loin – d’autant qu’il y a la perspective des Jeux olympiques de 2024.

Pourquoi placer le numérique au cœur du projet ?

Parce que le numérique modifie tous les savoirs, et parce que le savoir est la clé de l’avenir. En 2008, Vincent Peillon, à l’époque ministre de l’Éducation, m’avait demandé d’animer un groupe sur l’introduction du numérique à l’école ; j’avais alors un peu déçu son cabinet en déclarant : « Le numérique à l’école, c’est dangereux ». J’ai d’ailleurs démissionné assez vite. Je travaille sur ces questions avec Maryanne Wolf, une neuropsychologue américaine. Elle réalise des analyses précises, basées sur l’imagerie médicale, et certaines de ses conclusions sont plutôt préoccupantes.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas de numérique à l’école, mais je dis qu’il faut l’introduire en connaissance de cause. J’ai continué à soutenir ce point de vue, notamment à l’Agence nationale de la recherche où j’ai siégé quelques années ; j’avais ainsi proposé de développer des recherches doctorales dans tous les domaines pour voir ce que le numérique « fait » aux disciplines. Car il ne s’agit pas simplement d’un nouveau moyen de faire de la pédagogie ou de transmettre des savoirs ; c’est d’abord un moyen de produire du savoir, des objets scientifiques ; prenez les nano-objets, par exemple, qui sont aujourd’hui intégralement produits par le numérique ; la biologie comme l’astrophysique passent également par le numérique et, en maths, les conditions de la démonstration s’en trouvent modifiées.

Le numérique, c’est une révolution scientifique sur laquelle personne ne travaille, car tous les crédits sont mis sur l’innovation pour développer les logiciels et les interfaces de demain… En 2008, j’avais aussi dit à un conseiller de Vincent Peillon qu’il fallait adopter à l’égard du numérique un comportement rationnel et l’étudier. Il m’avait répondu que je raisonnais comme un « intellectuel » et qu’il fallait des résultats rapides. J’avais suggéré que l’on pouvait avancer grâce à la recherche contributive. C’est-à-dire faire entrer le numérique à l’école en y introduisant, en même temps, la recherche. On cite toujours la Finlande, mais tous les enseignants de ce pays sont dans l’obligation de faire de la recherche – et ce n’est sans doute pas pour rien dans la qualité des résultats de ce pays. C’est cela que j’appelle la recherche contributive, et qui dépasse d’ailleurs le corps enseignant et concerne toute la population.

Maryanne Wolf sur l’attention à l’ère du numérique (CASBS, 2015).

Que « fait » donc le numérique à la recherche ?

Le numérique transforme toutes les activités scientifiques, comme les instruments d’observations le font depuis le XVIᵉ siècle en passant par ce que Bachelard appelait les phénoménotechniques. Mais à la différence des technologies scientifiques précédentes, le numérique modifie aussi les savoir-vivre et les savoir-faire, c’est-à-dire la vie quotidienne et les relations sociales aussi bien que les compétences linguistiques, par exemple : ce sont les objets scientifiques qui s’en trouvent changés.

Nous sommes en outre dans une période où la technologie évolue extrêmement vite ; si l’on suit les circuits normaux de délibération scientifique, on arrive toujours trop tard. C’est cela la « disruption ».

Face à la disruption, les systèmes sociaux et les gens qui les constituent doivent s’emparer du développement technologique pour en devenir prescripteurs et praticiens, et non seulement consommateurs – et parfois victimes, le système social étant court-circuité, et en cela détruit, par le système technique. Dans ce but, il faut faire de « l’ingéniérie simultanée » ; il y a trente ans, Renault et Volvo ont introduit de telles méthodes pour accélérer le transfert de technologies en faisant travailler en parallèle et pas en séquentiel ; c’est devenu aujourd’hui ce qu’on appelle le « développement agile ». Je pratique cela depuis longtemps, avec des ingénieurs notamment. Pour Plaine Commune, l’idée est d’élaborer – avec tous les différents acteurs du territoire en même temps, dont les industriels – un débat, des hypothèses théoriques, un contrôle scientifique exigent, et en employant la méthode de la recherche-action.

Qu’entendez-vous par recherche-action ?

Il s’agit d’une méthode mise au point aux États-Unis dans les années 1940 par Kurt Lewin qui l’utilisa en psychosociologie ; pour lui, lorsqu’on travaille avec des « sujets », pour reprendre le vocabulaire des psychologues, il faut que les personnes deviennent elles-mêmes chercheuses, car elles sont justement sujets et non objets.

Cette méthode a ensuite été utilisée en management, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle est très critiquée par la gauche et les marxistes qui y voient une méthode d’intégration et, finalement, de manipulation. La Norvège a notamment été très en pointe pour transformer ses outils de production industrielle. La recherche-action a aussi été utilisée dans le domaine de la psychiatrie, comme au Tavistock Institute de Londres.

Il faut ici mentionner les travaux de François Tosquelles, ce réfugié de la guerre d’Espagne qui a transformé un hôpital psychiatrique délaissé de Lozère en un lieu qui est devenu expérimental, en quelque sorte par accident. Totalement abandonné par le gouvernement de Vichy dans les années 1940, cet hôpital, comme bien d’autres, a dû faire face à une situation extrême avec des malades mourant de faim ; Tosquelles a alors totalement renversé la situation en engageant ses patients à s’emparer de cet état de fait pour faire de l’hôpital l’objet des soins. L’institution est devenue le malade dont il fallait s’occuper. Cela a été le début d’une révolution, à laquelle participera notamment Georges Canguilhem. À la clinique de la Borde, Félix Guattari poursuivra dans cette voie avec Jean Oury.

François Tosquelles : une politique de la folie (Vimeo, 2016).

Quelle place pour les industriels à Plaine Commune ?

Orange et Dassault Systèmes nous soutiennent activement. Orange cherche en effet à développer des plateformes territoriales et les services de proximité associés, et nous, nous disons avec le World Wide Web Consortium (W3C) qu’il faut faire émerger un web d’un nouveau genre, non transformable en data economy. Un outil contributif pour les gens, et non pas des gens au service de la plateforme !

Du côté de Dassault Systèmes, dont les communautés d’ingénieurs travaillent déjà sur le mode contributif, il y a un intérêt très fort pour les recherches et expérimentations que nous menons autour du partage de notes. Ils sont également très sensibles aux problématiques de l’économie contributive.

En quoi consisteront ces nouveaux outils contributifs ?

Pour la prise de notes, par exemple, il s’agit d’un système capable de faire de la recommandation contributive – permettant, par l’analyse algorithmique des annotations, de recommander les travaux d’autres chercheurs, sur des critères variés, en vue de souligner convergences et divergences et d’activer ainsi les dynamiques critiques qui font la science. Il s’agit d’une sorte de dialogue socratique assisté par ordinateur. Quand on a 24 étudiants, c’est l’enseignant qui fait cela ; mais c’est impossible avec des milliers de personnes.

Le but est aussi bien de développer de nouveaux types de réseaux sociaux qui se construisent autour d’une controverse ou d’un objectif commun. Cela permettrait de mettre en relation non pas des individus entre eux mais des groupes reconstituant le lien social. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont antisociaux ; mais ce n’est pas une fatalité.

Il s’agit donc avant tout de recréer du lien…

Il y a en ce moment un grand débat en Californie sur les big data et les mathématiques corrélationnistes dont les avancées font dire à certains que l’on va bientôt pouvoir se passer de théorie : grâce aux corrélations, l’élaboration théorique deviendrait accessoire, clame notamment Chris Anderson. Je suis farouchement opposé à ce discours délirant – mais qui est à la base de la data economy. Et j’en ai fait la critique dans La Société automatique.

Il faut utiliser les technologies numériques contributives non pour court-circuiter la décision des individus et des groupes, mais pour argumenter et consolider les décisions. La première fois que j’ai réfléchi à ce que pourrait être une « trully smart city », c’était dans la toute petite ville de Loos-en-Gohelle avec Jean-François Caron, son maire, qui a monté il y a une dizaine d’années, un dispositif de capteurs de flux – de circulation, de température, de consommation – qui ne déclenchent pas de régulations automatisées gérées par des algorithmes… mais qui convoquent des réunions d’habitants et d’associations.

Quelle différence faites-vous entre contributif et collaboratif ?

Une grande différence. Le collaboratif, c’est ce qui développe l’emploi gratuit ; c’est la logique des plateformes type Uber, Amazon ou Airbnb où, progressivement, sous prétexte de partager des données, on crée des courts-circuits, on fait de la désintermédiation, on dérégule complètement et l’on devient prédateur parce qu’on a capté toutes les data produites par tout le monde et que l’on contrôle tout cela de manière occulte. C’est une contributivité négative ; ces plateformes qui ne redistribuent rien – ni monnaie, ni symbole – prolétarisent et désymbolisent. C’est aussi une critique que l’on peut adresser à Google. Je pense ici aux travaux de Frédéric Kaplan qui a montré que l’exploitation algorithmique du langage par Google conduit tendanciellement à une standardisation du langage produisant de l’entropie.

Une économie contributive négative est une économie qui aggrave encore l’entropie du consumérisme. Beaucoup de gens qui évoluent dans le domaine du collaboratif et de l’économie du partage font des choses très sympathiques. Mais l’économie collaborative n’est pas pour l’instant qualifiée au plan macro-économique : elle n’est pensée qu’au niveau de la firme, de la microentreprise, et le problème c’est qu’elle ne prend pas du tout en compte la question des externalités positives et négatives. Du coup, elle conduit au contraire de ce à quoi elle fait rêver.

C’est pour porter ces questions au niveau macro-économique que nous avons l’ambition, à Plaine Commune, de contribuer à l’invention d’un nouveau plan comptable national, évidemment avec d’autres territoires. Le but n’est pas de faire de l’économie locale, mais de l’économie localisée, externalisable et déterritorialisable. Bref, il ne s’agit pas de mettre des frontières – mais bien, en revanche, de mettre des limites : des limites à l’Entropocène qu’est l’Anthropocène, et pour une économie néguentropique en vue d’un Néguanthropocène.

FIN PARTIE 2


9 réflexions sur “Conversation avec Bernard Stiegler : « Faire de Plaine Commune en Seine-Saint-Denis le premier territoire contributif de France » – partie 2

  1. Ouaip!!! financé par Dassault, j’ ai du mal à l’ avaler. Non seulement, ses armes tuent des civils dont femmes, vieillards et enfants et en dernière analyse, il ne les fabriquerait pas si il n’ y avait pas un MARCHé pour les vendre mais aussi Sergio Des Conneries en Rafales a des casseroles aux fesses.

    http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2017/01/16/serge-dassault-de-retour-devant-les-tribunaux_5063121_1653578.html

    Rappel: en fRance. Coût du « chômage » €35 milliards. Coût de l’ évasion fiscale (estimation basse) €85 milliards (2000 pour l’ Europe)

    Abraço do Sam

    Aimé par 1 personne

    1. précision: qui crée le Marché de la vente d’ armes? et pour quelles raisons les guerres existent-elles? sinon pour s’ approprier des territoires, des ressources dont les économies des pays occidentaux ont besoin (pétrole, uranium, métaux rares, or, salsepareille…..oups!!!! non ça faut la laisser aux Trumps de la vie)
      les marchands d’ armes ont tout intéret à perpétuer les guerres….

      Abraço do Sam

      Aimé par 1 personne

      1. Sans compter que, cyniquement parlant, les guerres régulent le nombre de TerrienNEs… Je ne sais plus quel film j’ai vu dernièrement qui était assez troublant, quoique l’on sache toutes et tous que le véritable prédateur qui peut encore faire quelque chose contre l’humain, c’est l’humain lui-même !!!

        Mais je ne me souviens plus si c’était un doc, un roman ou un film que j’ai vu. J’ai la mémoire qui se congèle !

        Bises de Gene

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      1. « Orange et Dassault Systèmes nous soutiennent activement. Orange cherche en effet à développer des plateformes territoriales et les services de proximité associés, et nous, nous disons avec le World Wide Web Consortium (W3C) qu’il faut faire émerger un web d’un nouveau genre, non transformable en data economy. Un outil contributif pour les gens, et non pas des gens au service de la plateforme !

        Du côté de Dassault Systèmes, dont les communautés d’ingénieurs travaillent déjà sur le mode contributif, il y a un intérêt très fort pour les recherches et expérimentations que nous menons autour du partage de notes. Ils sont également très sensibles aux problématiques de l’économie contributive. » art cit….

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        1. Ah d’accord ! Pas gaffé !

          Bon, le problème est assez récurent. On a entendu à l’EPFL des cris d’orfraie car Nestlé, Cartier ou encore je ne me souviens plus qui …Novartis, peut-être… et qu’il a fallu faire des contrats spécifiant que ces généreux donateurs ne pouvaient faire d’ingérence dans les programmes ou les choix des professeurs qui allaient travailler dans les nouveaux locaux fournis par ces grands « philanthropes » 😉

          Faut espérer que ces gardes-fous soient aussi délimités dans les contrats qui lient Orange et Dassault Système pour que cette économie contributive ne soit pas influencée par ces donateurs. De toute façon, mieux vaut que cet argent passe dans ce genre de mise en place d’une nouvelle économie que de partir sur un compte off shorts !

          Comme dit l’adage : « l’argent n’a pas d’odeur »… (d’autant plus qu’il est de plus en plus virtuel)…

          Je suis pour le partage des richesses, mais contre l’ingérence. Quand on donne, on donne, point barre !

          Bises de Gene

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