Conversation avec Bernard Stiegler : « Faire de Plaine Commune en Seine-Saint-Denis le premier territoire contributif de France » – partie 1


Relais de theconversation.com, article publié le 9 janvier 2017

bernard-stiegler_conversationBernard Stiegler vient de faire paraître « Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ? » (éd. Les liens qui libèrent, 2016). Author provided

Un territoire jeune et économiquement très dynamique mais confronté au chômage de masse et aux défis de la mixité sociale et culturelle. C’est ici qu’à la demande de Patrick Braouezec, le président de Plaine Commune, le philosophe Bernard Stiegler initie un projet d’expérimentation inédit et ambitieux : faire de cette communauté d’agglomération – qui réunit neuf villes de Seine-Saint-Denis – un « territoire apprenant contributif ». Y seront menés des projets de « recherche-action » contributive, c’est-à-dire incluant les habitants ; à terme, il s’agira de mettre en place un revenu contributif pour partager différemment la richesse à l’heure où l’automatisation fait vaciller l’emploi. En novembre 2016, les premiers chercheurs ont fait leur rentrée dans le cadre d’une chaire de recherche contributive créée au sein de la Maison des Sciences de l’Homme (MSH-Paris Nord). The Conversation France a rencontré le philosophe pour en savoir plus sur cette initiative, où nouvelles façons de faire de la recherche et réflexion sur ce que le travail sera demain vont dialoguer.


Quel est l’objectif de ce projet ?

Il s’agit d’inventer une « disruption à la française » et de faire en sorte que le territoire de Plaine Commune, qui est loin d’être avantagé mais fait preuve d’un dynamisme tout à fait frappant, devienne un laboratoire, une école, un lieu d’avant-garde, notamment pour s’approprier ce qu’on appelle les smart cities (« villes intelligentes ») – mais non pour devenir une smart city telle qu’on la définit aujourd’hui, et qui nous semble invivable, inacceptable et sans doute insolvable. Il s’agit d’installer une véritable intelligence urbaine.

Nous lançons un processus d’expérimentation territoriale en vue de susciter et d’accompagner une véritable innovation sociale ouvrant les voies d’une nouvelle macro-économie où industriels, financiers, universités, artistes, administrations et responsables politiques locaux travaillent de concert, et avec les habitants, à cette indispensable réinvention politico-économique. L’objectif est à terme de configurer une économie qui repose sur un « revenu contributif », et qui s’appuie notamment sur le principe d’une extension progressive du régime des intermittents du spectacle à d’autres activités.

Quand ce projet a-t-il pris forme ?

En décembre 2013, à la suite du colloque « Le nouvel âge de l’automatisation » qui s’est tenu au Centre Pompidou et qui s’intéressait aux effets du numérique dans le développement de la data economy. J’ai eu à ce sujet des discussions avec des industriels et le président de Plaine Commune, Patrick Braouezec : nous prenons très au sérieux les analyses d’Oxford et du MIT qui prévoient un effondrement de l’emploi du fait que 47 % des emplois actuels aux États-Unis seraient automatisables, 50 % en France, etc. – le cabinet Rolland Berger anticipant trois millions d’emplois perdu d’ici à dix ans. Il faut faire quelque chose.

Le revenu minimum d’existence n’est pas une solution à lui seul. Si l’on prend au sérieux cette question de l’automatisation et de la disparition de l’emploi, il faut développer de nouveaux processus de production et de nouveaux critères de redistribution des richesses.

Dix métiers qui seront remplacés par des robots (WatchMojo, 2016).

Pourquoi la distinction entre travail et emploi est selon vous essentielle ?

Que l’emploi automatisable disparaisse, on peut s’en réjouir : ce type d’emploi consiste à appliquer des procédures prescrites par des systèmes qui commandent mécaniquement les employés. Le travail se fait de plus en plus hors emploi. Le pianiste travaille ses gammes comme le mathématicien travaille ses maths : hors emploi… Entendu ainsi, travailler, c’est d’abord augmenter ses capacités – et ces capacités sont ce qui peut apporter au monde une richesse qui ne s’y trouve pas encore.

Nous empruntons la notion de capacité à l’économiste indien Amartya Sen. Ce dernier a mis en évidence quelque chose de formidable qui constitue la base de notre réflexion : il a montré qu’au Bangladesh, les indicateurs de développement humain et l’espérance de vie étaient supérieurs à ceux des habitants de Harlem, et cela même durant une période de famine. Amartya Sen, qui s’intéresse aux communautés, et non seulement aux individus, a montré comment ces communautés maintenaient ce qu’il appelle des « capabilités ».

Une capabilité, c’est un savoir – un savoir-être aussi bien qu’un savoir-faire ou un savoir intellectuel. Beaucoup de gens de Harlem ont perdu cela parce qu’ils sont pris dans un processus de prolétarisation par les modèles de production ou de consommation. Au XXᵉ siècle, le savoir-faire de l’ouvrier disparaît puis c’est au tour du savoir-vivre du consommateur, qui se met à adopter des comportements préfabriqués par des cabinets de marketing. Et, à la fin, Alan Greenspan lui-même déclare devant la Commission du budget du Congrès américain qu’il a perdu son savoir économique !

Pourquoi la Seine-Saint-Denis ?

Il y a d’abord l’intérêt marqué de Patrick Braouezec, le président de Plaine Commune, et cela depuis plus de dix ans, pour les travaux que nous menons dans le cadre de l’Institut de recherche et d’innovation et de l’association Ars Industrialis que je préside. Il y a aussi l’extraordinaire dynamisme économique de ce territoire, en particulier dans le sud du département avec cette très forte dynamique urbaine autour du Stade de France, un chantier commencé il y a vingt ans.

La banlieue nord, c’est également deux universités, Paris 8 et Paris 13, avec des équipes souvent excellentes, le campus Condorcet qui va concentrer nombre de chercheurs et d’écoles supérieures en sciences sociales, telle l’EHESS, et c’est aussi un espace urbain où nombre d’artistes s’installent. C’est enfin un territoire qui doit absolument trouver des solutions pour faire face au chômage de masse. Si l’on extrapole les chiffres de l’étude de Roland Berger, le chômage des moins de 25 ans, qui était de 38 % il y a deux ans, devrait catastrophiquement augmenter dans les dix prochaines années. Les conséquences pour Plaine Commune risquent d’être insupportables.

Il y a donc une nécessité impérative d’ouvrir des perspectives nouvelles pour solvabiliser une évolution qui sans cela pourrait devenir apocalyptique. La nation a le devoir d’accompagner cette évolution. Nous pensons que ce potentiel de transformation doit produire de l’exemplarité, le but n’étant pas de développer ici une économie « locale ».

saint-denis_conversationLe 6b, 7 000 m² de création et de diffusion artistiques et culturelles à Saint-Denis. Compte Facebook 6b

Comment va s’organiser le volet recherche du projet ?

Nous avons identifié une série d’objectifs avec les élus et les personnels administratifs de Plaine Commune. Nous avons débuté une enquête auprès d’un certain nombre d’acteurs majeurs qui ont validé la démarche et nous sommes actuellement en train de lancer une chaire de recherche contributive dont la première mission sera de produire un dossier pour définir le périmètre d’expérimentation du projet, en étroite collaboration avec Plaine Commune.

Dans ce cadre, nous avons lancé un appel à candidatures pour des thèses autour d’une douzaine de thèmes, qui s’est clôturé le 30 septembre 2016. Nous devions au départ sélectionner entre 10 et 20 thésards. Les budgets qui nous ont été alloués en 2016 par le ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur ne nous ont finalement pas permis d’engager des doctorants dès cette année. Nous avons donc recruté cinq chercheurs – en économie, en science politique, en sociologie, en philosophie et en science de l’éducation – en contrat d’un an pour démarrer le travail et mettre en place les méthodes de la recherche contributive, ce qui représente toute une série de contraintes. Un autre chercheur a été retenu en psychanalyse, qui s’autofinance.

En premier lieu, ils devront devenir capables d’expliquer le sujet de leurs travaux aux habitants de Plaine Commune, que ces derniers maîtrisent ou non le français. Nous allons bien sûr les aider en mobilisant des comédiens, des vidéastes, des artistes, des médias… Mais ils devront faire un effort d’explication, même si leur matière est théorique. Ils suivront deux séminaires par semaine : un que j’animerai et un autre qu’ils animeront eux-mêmes, en se présentant mutuellement leurs travaux et en invitant des chercheurs ou des contributeurs. Ils travailleront de concert, partageront leurs notes et résultats, d’abord entre eux puis avec les habitants.

Un exemple concret ?

Dans les opérations de rénovation de l’habitat social, on pourrait par exemple mettre en place une économie contributive du bâtiment au service d’un habitat « néguentropique » – par opposition à entropique – qui soit aussi un chantier de qualification des habitants, comme a pu le faire l’architecte Patrick Bouchain. Ce sont ici les habitants qui innovent et produisent une valeur durable pour eux, comme pour la ville.

FIN PARTIE 1

(Suite demain : Conversation avec Bernard Stiegler : « Faire de Plaine Commune en Seine-Saint-Denis le premier territoire contributif de France » – partie 2)


4 réflexions sur “Conversation avec Bernard Stiegler : « Faire de Plaine Commune en Seine-Saint-Denis le premier territoire contributif de France » – partie 1

  1. super interressant, comme quoi quand les éluEs se bougent le derche des possibles émergent.
    dans sa trilogie, « les enfants de la destinée » S Baxter parle de « peinture de bâtiment intelligente » qui en captant les rayons solaires produit de l’ energie ce qui rend l’ habitation autonome.
    y’ a plein d’ autres idées ébouripoustouflantes. dans ses bouquins, y compris toute une civilisation antérieure à l’ humanité qui « vit » ……..dans l’ énorme trou noir au centre des galaxies….
    déjà en 2007 suite au festival pour la non-violence à Tournefeuille (31), de jeunes jardiniers voulaient faire des murs végétalisés et des jardins sur les toits des barres d’ immeuble à Colomiers (31) qui a des pépettes à gogo vu qu’ Airbus y paie ses impôts locaux….la mairie (PS) a refusé…ben tiens!!!!
    Vivement la suite et bravo à Stiegler. merci Gene.
    Abraço do sam

    Aimé par 1 personne

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