Jean Casanova – La fin de l’âge d’or de la Mondialisation Heureuse ?


(Trump Tower – 725, 5th Avenue – New York – NY 10022 – USA _____15 Novembre 2016)

–—Jean Casanova

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—–Nous sommes aujourd’hui au 57e étage de la Trump Tower, à New York, 725, Cinquième Avenue, en attente d’être reçu par Donald et Mélissa. Comment avons-nous pu en arriver là ? En prenant l’ascenseur, bien sûr. Mais pas seulement.

Remontons d’abord dans le temps pour refaire le chemin qui nous mène à aujourd’hui et à ce fameux 57e étage.

mondialisation-heureuse_2Charles de Secondat, baron de Montesquieu (1689 – 1755)

—–Dans son traité de théorie politique, L’Esprit des lois, en 1748, il y a plus de 250 ans, Charles Louis de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu écrivait : « C’est presque une règle générale que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce ; et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces. »

Disant cela, il ne pensait, bien sûr, pas seulement à celui des péripatéticiennes. Il se voulait universel.

Le commerce adoucit les mœurs. Nous parlerons donc du « doux commerce ». Multipliant les échanges, il rapproche les gens, multiplie les comparaisons, favorise enfin la tolérance. En un mot, il nous guérit des préjugés destructeurs.

Montesquieu poursuivait : « Il est heureux pour les hommes d’être dans une situation, où pendant que leurs passions leur inspirent la pensée d’être méchants, ils ont, grâce au commerce, intérêt à ne pas l’être. »

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—–Ces saints et généreux préceptes ont été mis en œuvre jusqu’à l’extrême, depuis maintenant près de deux siècles, dans la doctrine du Libre-Échange, celle de la suppression de toutes les barrières douanières, mais aussi, c’est le plus important, des réglementations nationales s’opposant à la libre circulation des biens, des services et des capitaux. Peut-être pas encore de celle des femmes et des hommes, tant il est toujours difficile d’en faire le commerce.

C’était là la condition pour que le « doux commerce » se répande de par le monde. Et c’est effectivement ce qu’il advint.

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Karl Marx et Friedrich Engels, dans leur Manifeste de 1848, nous livraient ces lignes prophétiques qui semblent parler d’aujourd’hui : « Par l’exploitation du marché mondial, le Libre-Échange capitaliste a organisé la production et la consommation à l’échelle de la planète. Au grand regret des réactionnaires, il a enlevé à l’industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales sont détruites tous les jours et évincées par de nouvelles industries qui ne transforment plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions du globe les plus éloignées, et dont les produits se consomment dans toutes les parties du monde à la fois. »

Voici comment, chers lecteurs, le « doux commerce » aboutissait enfin à l’âge d’or que nous vivons aujourd’hui, celui de la « Mondialisation Heureuse ».

–—Mais, des Cassandres, de tristes Cassandres…

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Cassandre était une princesse troyenne, fille du roi Priam. Elle avait reçu d’Apollon amoureux d’elle, le don de prédire l’avenir. Mais, comme elle se refusait encore et toujours à lui, il lui lança un sort par lequel, à l’avenir, quoi qu’elle dise, elle ne serait ni jamais comprise, ni jamais crue.

De tristes Cassandres, au vu des turbulences du monde d’aujourd’hui, guerres, chômage, misère, migrations, menaces sur le climat et la biodiversité, dérégulation financière, hystéries religieuses, et pour couronner le tout, arrivée au pouvoir maintenant d’histrions clownesques et pétomanes, de tristes Cassandres s’inquiètent.

Un histrion, de l’étrusque ister, synonyme aujourd’hui de pitre ou de bouffon, était, dans l’Antiquité romaine, un acteur grimaçant et spécialiste des farces grossières.

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La mondialisation heureuse, portée à son apogée depuis 40 ans par nos trop tôt disparus, Margaret Thatcher et Ronald Reagan, serait-elle en train de prendre fin ? L’âge d’or serait-il terminé ?

D’où vient-il que les bienfaits et la générosité de cette mondialisation heureuse soient maintenant ressentis au point de provoquer de tels ressentiments parmi les peuples ? Et, en conséquence, de tels cataclysmes électoraux – le Brexit d’abord, maintenant le donaldtrumpisme, et peut-être d’autres encore – et ceci, aux pays mêmes des icônes du Libre-Échange, ceux de Margaret et de Ronald.

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13 h. Scène de la vie ordinaire au temps de la Mondialisation Heureuse. Marché Cristal de Toulouse, sur les boulevards. Au fil des années, le rituel s’est amplifié, au point de ne plus être remarqué maintenant. Peut-être même banalisé. Celui du spectacle de la quête de quelques fruits et légumes abandonnés dans des cagettes sur les trottoirs, par les maraîchers en partance. On ne se dispute pas ; chacun attend son tour : personnes âgées aux maigres retraites, sans-abris, étudiants ou jeunes en contrat précaire. Il faut faire vite avant l’arrivée des éboueurs.

——Nous peinons à comprendre l’ingratitude de ces masses laborieuses auxquelles la Mondialisation, certains disent la Globalisation, a tant profité : délocalisations, désindustrialisations, chômage, précarité…

Ingratitude, juste au moment où de courageux projets sont à l’étude pour aller encore plus loin vers le paradis du Libre-Échange et du free trade : TAFTA, CETA et autres traités multilatéraux.

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——Notre crainte grandit maintenant. Manque de pédagogie de nos élites, arriération de nos masses laborieuses ? Notre crainte grandit que toutes ces initiatives ne puissent aboutir, qu’il y soit mis des retards, pire, des obstacles, avec le retour de l’angoissant protectionnisme et de ses avatars.

Qu’en enfants gâtés et capricieux, les habitants du monde, à l’aide de bulletins de vote mal utilisés, n’en viennent à entraver, contrarier le cours du Grand Marché Mondial Néolibéral, si près de son aboutissement définitif.

Il faut maintenant impérieusement cesser ces périlleux enfantillages de « la souveraineté du peuple » et de « l’État démocratique ». Craignons ce à quoi ils pourraient nous conduire. Donald Trump ici, mais nous avons échappé à pire, Bernie Sanders, qui sait pour combien de temps.

Faisons advenir enfin la gouvernance expertocratique, déconnectée de tous les aléas des urnes.

Nous en avons tous les instruments et un terrain d’action où nous avons commencé à la déployer avec efficacité, l’UE. Elle a ses politiciens professionnels, généralement issus des grandes écoles de commerce.

Une fois leur mandat rempli et accompli, MM. Blair, Schröder, Clinton et Barroso ont rejoint banques, fonds d’investissement et grandes entreprises pour y dispenser avis et conseils. Et y percevoir des honoraires bien mérités. D’autres comme Nicolas Sarkozy, courent le monde pour y dispenser d’instructives et lucratives conférences. Juste retour des choses.

La gouvernance des experts à un modèle : le corporate power.

Le terme anglo-saxon de corporate power, francisé en pouvoir entrepreneurial, désigne l’emprise des grandes multinationales, de leurs experts et de leur managers, sur les affaires du monde et des États : puissance financière ; influence sur l’emploi et la croissance ; mis en concurrence entre états des législations sociales, environnementales et fiscales ; contrôle des médias ; et pour finir, lobbying et corruption des dirigeants politiques.

Le Corporate Power n’a pas besoin d’élections. Il a besoin du silence. Mieux que le bâillon électoral, il préfère la poire d’angoisse.

La poire d’angoisse était, sous l’Ancien Régime, un instrument par lequel on empêchait les suppliciés de crier sous la torture. En forme de poire allongée, elle était introduite dans la bouche et, par pression d’un ressort, les ailettes métalliques dont elle était formée, s’écartaient, maintenant la bouche ouverte. Ainsi les oreilles des tortionnaires n’étaient point incommodées durant leur pénible travail.

Pour ne plus entendre de désagréables cris électoraux, infligeons la poire d’angoisse, éteignons la démocratie.

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