Jean Casanova – Les petites mains médicales.


Article du 17 MAI 2015, mais toujours d’actualité

(De nos envoyés spéciaux à travers les âges Jean Casanova et Patrice Orwell – Chittagong – Bangladesh 17 Mai 2025)

mains-medicales_1En approche, au-dessus de l’aéroport de Chittagong

—–Notez bien, chers lecteurs, la provenance de notre message. Nous sommes à Chittagong (Bangladesh), dans 10 ans, le 17 Mai 2025.

–—Patrice et moi venons de débarquer à l’Aéroport international de Chittagong, détournés de notre destination première, Dacca, par un aiguillage aérien totalement débordé par l’afflux des secours des organisations humanitaires et de la presse internationale accourues dès la catastrophe connue : l’effondrement de l’immeuble Fourra Pizza et son incendie responsables de la mort de plus de 1000 personnes, dont les 650 petites mains médicales qui y travaillaient jour et nuit – pour le misérable salaire de 9000 takas (1 Euro = 90 Takas) – au service de la plate-forme téléphonique du Centre Mondial de Téléconsultation Médicale (TCM) Doctor on demand, propriété des deux géants : l’assureur Axa et le distributeur du Big Data Médical, Google.

mains-medicales_2Après l’incendie du Fourra Pizza

De Chittagong, nous allons essayer de gagner Dacca par le rail. Nous sommes loin d’être rendus, mais déjà en mesure de vous donner les premières informations concernant cette catastrophe.

–—Tâchons d’abord de vous expliquer, chers lecteurs de 2015, ce qu’il en est aujourd’hui, en 2025, de la téléconsultation médicale (TCM) et de Doctor on demand. Surtout à vous, inconscients de tous âges, dans notre beau pays la France, qui, à la moindre gastralgie, céphalée ou constatation sur votre tensiomètre portatif d’une petite poussée tensionnelle, appelez pour vous rassurer votre bienveillant médecin de famille, bien souvent de quartier, ou, en son absence, cela peut arriver, SOS-Médecins ou le Centre 15. Nous sommes en 2025, nous vous souhaitons en bonne forme, et vous indiquons que dorénavant point n’est l’usage.

La démographie médicale en France est pratiquement exsangue, numerus clausus depuis 50 ans oblige, le beau métier de généraliste totalement dévalué, les rares services d’urgences hospitaliers encore existants débordés par des files d’attente que même les boulangeries de l’ex-URSS n’avaient jamais connues, et le plus simple, le recommandé, c’est devenu l’usage commun, votre assureur Axa vous y invite et se charge de tout.

Vous recourez maintenant à la téléconsultation : joindre un conseiller médical (nous ne disons pas un médecin, vous comprendrez plus loin pourquoi) 24/24h et 7/7j, en obtenir un diagnostic et, par télétransmission, une ordonnance. Est encore à l’étude, c’est un peu plus compliqué, la livraison dans les deux heures par Amazon des précieux médicaments, vous débarrassant ainsi des pénibles démarches et déplacements pour rejoindre la pharmacie de garde, souvent distante de quelques centaines de kilomètres.

–—Nous n’en avons pas encore fini avec ce si nécessaire et petit préambule. Il nous reste à vous indiquer que ces sympathiques évolutions de la manière d’être malade et d’y « remédier », si surprenantes qu’elles puissent vous paraître, n’ont été rendu possibles que grâce, les en remerciera-t-on assez, au sens de l’anticipation et à la diligence de nos autorités actuelles, souvent injustement décriées, Mme Touraine, M.M. Macron et Sapin qui, chacun dans le domaine respectif de responsabilités qui leur était confié par le Président, ont su travailler, cela n’a pas toujours été simple, aux fondements de ces nouvelles pratiques.

Nous ne voulons pas trop détailler, mais retenez sommairement :

__– que grâce à la loi ANI (Accord National Interprofessionnel) de 2014, Michel Sapin avait réussi à mettre en place la généralisation de la couverture-maladie complémentaire pour tous les salariés par le monde de l’Assurance privée, préalable nécessaire à leur dégagement de la Sécurité Sociale, désormais réservée aux chômeurs et personnes âgées.

__– enfin, que dans son article 47, la loi Santé 2015 de Marisol Touraine et Emmanuel Macron avait rendu possible l’accès, voire l’achat, par de grands groupes assurantiels et informatiques de toutes les données Santé nous concernant, bien sûr anonymisées avait garanti Marisol, données Santé contenues dans les dossiers des services hospitaliers et les archives de la SS. Ce gigantesque Big Data piloté automatiquement par des algorithmes mathématiques, au service maintenant du monde assurantiel, permettant la mise en place planétaire de la téléconsultation médicale. Ainsi était né, ce n’était pas un 25 Décembre, le divin enfant, mais Allo-SOS-Docteur et son service Doctor on Demand.

–—Nous pensons, chers lecteurs, vous en avoir dit suffisamment sur la téléconsultation médicale et ses immenses avantages, et devinons maintenant votre impatience : quel rapport avec ce départ pour Dacca, via Chittagong, l’incendie du Fourra Pizza et le destin tragique des 650 petites mains médicales qui y travaillaient jour et nuit. Nous y venons justement.

Vous pensez bien que la plate-forme d’appel de Doctor on Demand n’allait pas se trouver à Guéret, dans la Creuse (code postal 23015 Cedex), animée jour et nuit par une centaine de jeunes médecins polyglottes, formés et diplômés dans les meilleures Universités de l’UE. Si vous avez un instant pensé cela, disons-le tout de suite, vous faisiez fausse route.

mains-medicales_3Felletin, près de Guéret, proposition du Conseil Général de la Creuse, pour l’implantation de Doctor on demand. Dacca, moins-disant, a fini par l’emporter.

Pour d’obscures raisons, dont certaines cependant se laisseront facilement percer, Axa et Google avaient jugé disons plus free trade de l’implanter à Dacca, en en confiant l’animation à de petites mains indiennes et bangladaises graduées au terme d’une formation de six mois en secourisme et en informatique.

Gradué : titulaire d’un diplôme de graduat. Graduat : cycle d’études techniques immédiatement inférieur au niveau universitaire.

——Formation leur permettant avantageusement le maniement informatique des compilations de Doctissimo et du Big Data Santé, et donc la réponse la plus affinée à toutes vos questions de patients angoissés : je tousse, j’ai des boutons, j’ai mal au ventre et ne vais plus au cabinet ; Docteur que faire ?

mains-medicales_4L’Axa Watch

Questions d’autant plus pertinemment posées qu’elles étaient complétées par les informations délivrées par l’Axa Watch à votre poignet, cadeau d’Axa lors de la souscription de votre contrat d’assurance-santé, petite balise enregistrant en permanence vos rythme cardiaque, tension artérielle et taux d’oxygénation capillaire. Le déclenchement, à votre convenance ou à la demande du gradué, de la mini caméra intégrée de votre Axa Watch permettant de plus aux ordinateurs géants du Fourra Plizza de détecter à l’examen de votre mine défaite ou de votre faciès vultueux tous les indices concourant à l’élaboration mathématique du diagnostic.

Or qui dit diagnostic, dit traitement et le plus souvent guérison. Voilà en quoi, chers lecteurs, la chose est merveilleuse !

–—-Mais, nous coupez-vous, le Conseil de l’Ordre des Médecins n’a-t-il pas introduit une requête, pour exercice illégal de la médecine ? Eh bien oui, justement ! La chose est à l’étude. Le Pr Gormat-Jacob, son président national, en France, ne veut pas en rester là. Ses conseils juridiques et ses avocats lui ont pourtant indiqué l’étroitesse de l’angle d’attaque de sa requête. Vous savez que nous sommes en 2025 et que, désormais, toutes les dispositions touchant à la prestation de services ne sont plus du domaine de la loi, cet antique instrument de la volonté et de l’intérêt général, mais du contrat. La prestation de services de santé est maintenant incluse dans le libre-commerce (free trade en anglo-saxon) régi comme vous le savez par l’AGS (Accord Général sur les Services) et le TAFTA (Trans-Atlantic Free Trade Agreement).

Et, ont indiqué les avocats, s’il y a contrat, on ne peut plus parler de loi et le terme d’exercice illégal est totalement vidé de sens. « Nous irons jusqu’au bout ! » a répondu, bravache, le Pr Gormat. « Retroussons-nous les manches ! » et, joignant le geste à la parole, découvrant ses avant-bras de robuste sexagénaire toujours sportif. Inquiétude quant à sa détermination future, nous relevions à ce moment qu’il portait également, lui aussi, l’Axa Watch, version trekking.

–—Mais revenons à Chittagong et à ce qui nous amène aujourd’hui sur place : l’événement imprévu, l’accident ! C’était à craindre ! Les déplorables conditions de sécurité au Fourra Pizza, l’absence d’inspection et de médecine du travail, les défectueuses connexions électriques de l’immense tour informatique et leur surchauffe permanente ont déclenché hier un court-circuit fatal, responsable de l’interruption de toutes les téléconsultations, mais également de l’incendie et, toutes les issues bloquées par la défaillance des mécanismes de sécurité, la mort atroce de tous ces jeunes gradués.

–—La consternation sur place est générale. Détresse des familles, débordement des autorités, scènes de pillage, effondrement de l’économie locale, un mini désastre humanitaire qui plus est, dans cette région du monde souvent frappée par de terribles catastrophes climatiques.

La mobilisation internationale en cours s’essaiera bien entendu à panser les plaies et faire face à toutes ces détresses. Tant mieux ! La téléconsultation médicale dramatiquement interrompue pour longtemps ?

Probablement pas et donc, tant mieux encore ! Les deux géants débonnaires, Axa et Google, anticipant toute éventualité de panne ou d’accident, avaient laissé sous cocon une autre tour informatique à Kampala (Ouganda), sur les bords du Lac Victoria.

–—Les quelques rescapés du Fourra Pizza, renforcés de quelques gradués intérimaires dont la certification devrait être acquise en fin de semaine, vont y être transportés d’urgence par un avion militaire français gros-porteur C-160 Transall actuellement en service dans cette région de l’Afrique de l’Ouest où nous avons tellement d’intérêts et obligeamment mis à disposition d’Axa par les autorités françaises.

–—Sujet douloureux et que nous cherchons à vérifier, Axa et Google pourraient attaquer par une procédure arbitrale la municipalité de Dacca pour l’insuffisance (incurie serait un mot trop fort) de ses services Secours et Incendie ainsi que le grave préjudice matériel causé aux deux firmes.

Nous en restons pour l’instant aux allégations, mais attention, le récent jumelage des traités de libre-commerce Accord-Trans-Pacifique et Grand-Marché-Transatlantique rend tout à fait plausible l’éventualité.

 


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