Jean Casanova – Pris entre deux feux.


15 NOVEMBRE 2015

Complété d’une postface du 16 JUILLET 2016

Jean Casanova

 

pris-entre-2-feu_1Quai d’Orsay, Paris, siège du Ministère des Affaires Etrangères

          Le respect dû aux victimes et au deuil de leurs familles, à tous ces destins mutilés et brisés mêmes survivants, ne peut et ne doit empêcher de réfléchir au pourquoi et au comment.

  Carl-Philipp-Gottlieb von Clausewitz, officier général de Sa Majesté le Roi de Prusse, auteur en 1812 de De la Guerre, et le chinois Sun Tzu, au VIeme siècle av.J.-C., auteur, lui, de L’art de la Guerre, tous deux célèbres théoriciens de la chose, avaient coutume de dire qu’un chef militaire qui s’était « laissé prendre entre deux feux », devait être mis à pied par son Empereur. Mis à pied, non pas versé dans l’Infanterie. Mais destitué et dégradé !

 

pris-entre-2-feu_2Sun Tzu, il y a 25 siècles

           À ces deux fameux polémologues maintenant universellement reconnus, nous soumettrons l’éloquent exemple de deux chefs de guerre, Nicolas Sarkozy et François Hollande, tous deux pris au piège désastreux de l’encerclement, non pas qu’ils ne l’aient pas vu venir, mais qu’ils s’y soient singulièrement exposés, pour ne pas dire qu’ils l’aient organisé.

La première règle méconnue par nos deux stratèges est que lorsque l’on intervient militairement à l’extérieur, que ce soit justifié ou non, là n’est pas la question, il faut veiller au front que l’on va voir s’ouvrir automatiquement à l’intérieur, sur son propre sol.

La France est le pays de l ́UE comptant la plus importante population de culture musulmane. Nous précisons bien « de culture », pour éviter les fâcheuses simplifications dont sont coutumières nos médias, parlant à tort et à travers de communauté musulmane ou d’origine musulmane. Car, « culture musulmane » ne signifie pas que l’on soit croyant ou pratiquant. Et de communauté, il n’y en a qu’une, la Française.

Population donc, la plus importante de l’UE. Il n’est pas inintéressant de savoir, ce sont les chiffres officiels, que près de 500 à 1000 jeunes français ont fait le voyage du djihâd en Irak ou en Syrie. Et que de plus, 40 % d’entre eux seraient des « convertis », donc de « culture chrétienne ».

Cela avait été toute la lucidité de Jacques Chirac, lorsqu’il refusait, en 2003, d’embarquer la France derrière Georges Bush et ses néoconservateurs dans la désastreuse opération irakienne. Prudence, avait- il confié, n’allons pas ouvrir un front intérieur ! A quoi songeait-il avec raison ?

 

pris-entre-2-feu_3La France à l’ONU, 2003

          Car l’époque est maintenant révolue, celle où l’on pouvait impunément, pour faire valoir « nos » intérêts, agresser des potentats africains ou moyen- orientaux et jouer au gendarme, sans risquer d’offrir des opportunités de riposte à l’adversaire, sur son propre sol, le sol national. La mondialisation de l’information, des transports et des idéologies est passée par là.

Depuis 2011, nos deux stratèges, Sarkozy et Hollande, successivement, ont lancé quatre opérations extérieures (Opex, dans le langage militaro-politique) : Libye, Mali, Centrafrique, et maintenant Irak – Syrie – Daech.

 

pris-entre-2-feu_4

 

Ne discutons pas de leurs justifications, c’est une autre question. Mais le fait est que nous sommes en guerre continue depuis maintenant plus de quatre ans, sans en avoir défini précisément les objectifs, débattu de l’opportunité, ni examiné l’impact, l’utilité et les bénéfices. Nous n’en sommes pas encore au bourbier (enlisés serait la bonne formule), mais peut-être pas très loin.

En dehors du gigantesque work-shop (atelier de démonstration) à ciel ouvert que constituent ces opérations pour la vente de notre matériel militaire à Sissi, Salmane d’Arabie, non pas Lawrence, et autres joyeux compères arabo-africains, où est de tout cela le bénéfice pour la crédibilité de la France à l’ONU et sur la scène internationale ? Restons-en là pour l’aventure extérieure.

Simultanément à l’aventure extérieure, nos deux chefs de guerre mènent avec persistance, depuis 2008, sous le patronage de la troïka européenne, une politique intérieure austéritaire et de récession économique, lançant ainsi, sur le sol national, les grandes manœuvres de la guerre sociale : austérité, écrasement salarial, martèlement fiscal des couches moyennes et populaires, recul de l’âge de la retraite et envolée du chômage subséquente, notamment celui des jeunes.

 

pris-entre-2-feu_5Juin 2012 : F. Hollande signe avec A. Merkel le Traité de Stabilité Budgétaire Européen (encore appelé traité Merkozy)

          A quel endroit, une Société soucieuse de son avenir, doit-elle trouver sa jeunesse ? A l’école, à l’université, à l’usine ou au bureau, ou encore aux champs. Les cinq, mon capitaine, aurait répondu l’humoriste, mais pas simultanément.

Au pays de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, il existe un autre endroit où trouver la jeunesse : aux files d’attente de Pôle- Emploi. Et pour cette partie d’entre elle qui refuse de s’y astreindre, dans l’inoccupation ou le guet dans les cages d’escalier des grands ensembles ; les parades en ville en BMW ou en Audi acquises par le frauduleux et lucratif trafic des filles, mais aussi des armes et de la drogue ; enfin, c’est plus rare, en prison pour les précédentes raisons.

 

pris-entre-2-feu_6Saisie de la police dans les caves d’un grand ensemble à Marseille

  Un psychanalyste réputé, spécialiste du fait religieux, Fehti Benslama rajoute de plus qu’aujourd’hui, le djihadisme est devenue la drogue la plus répandue sur le marché d’Internet, la plus excitante, la plus intégrale. A la destination de tous les désespérés d’eux-mêmes et de leur monde.

Quand de plus, une partie d’entre elle pense, à tort ou à raison, qu’elle en est là pour des raisons de faciès ou de consonance patronymique, il n’est pas difficile d’imaginer quelle proie rêvée elle est devenue pour tous les prédicateurs et vendeurs de paradis traînant aux abords des prisons ou sur la Toile.

          L’étau s’est refermé : guerres incertaines et sans principes à l’extérieur, et, à l’intérieur, abandon d’une partie de la jeunesse, même infime cela suffit, aux recruteurs fanatiques de l’ombre. Point final. L’adresse extraordinaire au Congrès, le deuil national et l’air grave dans les cimetières n’y changeront rien.

Si, arrivés où nous en sommes, il est bien sûr hors de question de renoncer à frapper militairement le fanatisme à la source, il n’empêche que nous ne sortirons de ces impasses que par la relance sérieuse, et pas en traînant les pieds, ni en multipliant atermoiements et préalables, relance d’une grande diplomatie arabo-africaine à l’ONU, et relance économique, sociale et éducative intérieure. Desserrer les deux branches de l’étau.

Postface du 16 Juillet 2016.

13 Novembre 2015 ; 14 Juillet 2016. Huit mois plus tard, où en sommes-nous sur le double front de l’encerclement ?

Sur le terrain extérieur, les opérations militaires combinées menées par la Coalition ont marqué des points quant à la destruction des infrastructures matérielles de Daech. Cela ne pourra certainement pas suffire, certains experts en soulignant même le caractère contre-productif, dans la mesure où elles ne sont pas reliées à des opérations diplomatiques de grande envergure pour contraindre tous les acteurs du double-jeu, en particulier l’Arabie Saoudite et la Turquie, à cesser d’instrumentaliser l’EI pour leurs secrètes visées d’hégémonie régionale et de consolidation de leur régime.

 

pris-entre-2-feu_7

 

Ces opérations ont eu pour effet collatéral de plonger encore un peu plus les populations sunnites irakiennes dans le ressentiment anti-occidental. La guerre perdue sur le terrain syro-irakien par l’EI va se transformer en recrudescence terroriste. Les djihadistes vont rentrer à la maison, pour certains c’est la France, et probablement pas pour prendre des vacances.

Quant au plan diplomatique, rien n’a été entamé. Arabie Saoudite et Turquie continuent le double-jeu. La France n’a pris au niveau du Conseil de Sécurité aucune initiative sérieuse.

Sur le terrain intérieur, l’offensive néolibérale qui déchire notre tissu social depuis 10 ans se poursuit. Destruction de l’emploi et précarisation qui seront encore aggravées par la Loi Travail, continuent de sacrifier la jeunesse et de fabriquer insidieusement des nihilistes en série.

 

pris-entre-2-feu_8

 

Mêmes causes, mêmes effets ! Nous sommes entrés pour longtemps dans une épreuve totalement inédite de notre histoire, épreuve que tous les états d’urgence et autres dispositifs sécuritaires peineront à contrôler.

  Pris entre deux feux. Voilà où nous ont conduit depuis 10 ans nos deux stratèges néoconservateurs aveugles, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Le second n’a pas dérogé au premier. (1)Porter le fer et le feu et embarquer, dans le sillage US, la France dans des conflits inconsidérés, à l’extérieur.(2) Laisser pourrir et grandir à l’intérieur le désespoir, terreau de tous les nihilismes.

À son patient qui fumait depuis 10 ans deux paquets de clopes par jour et à qui il annonçait la découverte d’un cancer du poumon, le médecin s’entendit poser la question : « Docteur, si j’arrête le tabac demain matin, est-ce que c’est gagné » ? « Pas si simple » répondit le praticien, lucide. « Mais il faudrait commencer par ça ».

 

Ile de Manhattan, East River, Siège de l’ONU. Incontournable étape pour mettre fin à la Guerre

pris-entre-2-feu_9

Advertisements

Une réflexion sur “Jean Casanova – Pris entre deux feux.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s