Jean Casanova – Au cynodrome de Courbevoie.


(Cynodrome de Courbevoie – 91, Boulevard de Verdun – Courbevoie – Hauts-de-Seine 23 Juin 2016)

Jean Casanova

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Oui, nous avons eu peur un court instant. Dramatique coup de théâtre au cynodrome de Courbevoie. Embardée et dérive ultra droitière dans le couloir Gauche de la piste.

Les fervents de l’art hippique ont leur Grand Prix de l’Arc de Triomphe, chaque premier Dimanche d’Octobre, sur l’hippodrome de Longchamp.

Eh bien figurez-vous que la plus noble conquête de l’homme, le cheval, n’est pas la seule créature à susciter l’engouement pour le spectacle de ses courses. La Fédération Française de Courses de lévriers a elle aussi un trophée annuel, un Grand Prix. Il se tient aujourd’hui sur la cendrée du cynodrome de Courbevoie. Nous allons vous en relater les surprenantes et palpitantes péripéties, l’affaire démontrant, aux yeux de certains, le déni de démocratie sans limite de ce gouvernement.

Courbevoie va replonger pour quelques heures dans son passé glorieux. Comme au bon vieux temps, celui d’avant-guerre, où parieurs et amateurs de la gentry venaient y encourager et applaudir greyhounds et lévriers en lice pour désigner le plus véloce. Le cynodrome avait malheureusement dû fermer ses portes au début des années 50, la Société d’encouragement n’ayant pas obtenu le renouvellement de son agrément.

Erreur réparée depuis quelques jours. On renoue avec la tradition, celle de la grande course du troisième Jeudi du mois de Juin ; il tombe cette année le 23. Restait à dénommer ce grand prix, l’édition d’aujourd’hui pourrait bien demeurer, vous aller le voir, dans les annales. Six lévriers présélectionnés depuis plusieurs mois dans des courses locales de moindre importance vont s’élancer dans quelques instants à la conquête d’un trophée qui pourrait bien rester historique. Son nom vous paraîtra bien étrange pour une distinction canine : Grand Prix de l’Interdiction. Vous comprendrez tout dans quelques instants.

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La plupart d’entre vous, n’ayant jamais fréquenté un cynodrome, disons leur rapidement auparavant quelques mots de cet insolite spectacle importé chez nous, en provenance des États-Unis, via le Royaume-Uni et l’Irlande, dans les années 1920.

Le principe en est au final, assez peu original : six lévriers enfermés dans leur box individuel de départ, chacun revêtu d’une casaque aux couleurs de son propriétaire ou de son club, s’élancent, au signal de la cloche et à l’ouverture du box, à la poursuite d’un lapin ou d’un lièvre mécanique. Vainqueur, le premier arrivé, au terme des 800 m de piste, à des vitesses dépassant souvent les 60 km/h.

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Attention, le pourtant peu agressif lévrier, c’est un excellent animal de compagnie, très attaché à ses maîtres, bien que distant avec les étrangers, porte, le temps de la course, et ce port est obligatoire, une muselière. Muselière non pas destinée à remédier à un tempérament spontanément agressif, mais vous le comprendrez plus loin, à éviter tout incident à l’arrivée de la course où les concurrents se jettent sur le leurre pour le déchiqueter. La surveillance vétérinaire des cynodromes veille naturellement à l’éviction de toute forme de dopage, l’un des vainqueurs des années précédentes ayant largement excédé le budget autorisé des dépenses de campagne. Sanctionné, bien évidemment. Mais sanction temporaire, car une fois exécutée, nous le retrouvons aujourd’hui dans l’un des boxes de départ.

Voilà ! Nous pensons vous en avoir suffisamment dit sur cette pratique sportive héritière de la cynégétique, l’art de la chasse, l’appellation de lévriers venant de la prédilection de ce canidé longiligne pour la course et la chasse aux lièvres. Vous verrez d’ailleurs aujourd’hui que flottent toujours autour de la chose l’instinct carnassier et le goût de la prédation.

cynodrome_4Chiffon rouge et moustaches noires

Le rôle du lièvre, mécanique celui-là, sera tenu Jeudi 23 Juin par un leurre particulier, élaboré ces derniers jours pour la circonstance : une grosse boule de chiffon rouge bardée de deux grosses moustaches noires. Curieuse idée des organisateurs, mais ils y tenaient absolument, pour ce racing consacré cette année, tout particulièrement, à l’interdiction du droit de manifestation. Nous y venons, Grand Prix de l’Interdiction sera bien le nom de ce trophée. La Société d’encouragement a donné son agrément. Mais interdiction de quoi ? De manifester, s’il vous plaît.

Rassurez-vous, cette interdiction ne visera aucunement le droit à manifester son plaisir.

Il demeure, lui, inattaquable. Et c’est bien ce que compte faire, aujourd’hui, la gentry ici présente. Prendre son pied ! Manifester son plaisir reste un droit tout à fait légal. Et ce pour l’objet de sa prédilection quel qu’il soit, de la contemplation de la Joconde au Musée du Louvre à la dégustation d’un ballon de Château-Eyquem, en passant par le petit pincement de plaisir au cœur au message de félicitations de votre avocat fiscaliste vous confirmant que votre compte au Panama a bien été crédité de la somme convenue l’autre jour au téléphone. Non, l’interdiction du droit à manifestation visera uniquement, et tout prosaïquement, celle à exprimer toutes revendications, qu’elles soient salariales ou autres, n’entrons pas dans ce genre de détail sans importance.

cynodrome_5Par exemple…

Certains iront jusqu’à souligner qu’on ne voit pas en quoi de telles manifestations devraient bénéficier ou même relever d’un droit, droit qui, bien qu’acquis dans les faits depuis 1789, n’est toujours pas inscrit dans la Constitution. Ce qui d’ailleurs indique qu’il serait peut-être temps d’en changer. Nous voulons dire de Constitution.

Toujours les mêmes, soulignent que telle interdiction fut déjà plusieurs fois signifiée au cours du dernier siècle et que mal en cuisît aux contrevenants.

Quelques jours après le 24 Octobre 1940 et l’historique poignée de main à Montoire entre Adolf Hitler et le Maréchal Pétain, elle signait l’entrée dans la Collaboration, la manifestation du 11 Novembre 1940 de jeunes lycéens et étudiants sur les Champs-Élysées pour commémorer l’armistice du 11 Novembre 1918 était interdite par les autorités. Elle eut lieu malgré tout, rassemblant plusieurs milliers de jeunes gens. Et fût durement réprimée par l’occupant nazi. Cette manifestation interdite est aujourd’hui considérée comme l’un des tout premiers actes publics de la Résistance à l’occupant en France.

Le 8 Février 1962, à Paris, la manifestation à l’appel du PCF, du PSU, de la CGT, de la CFTC et de l’UNEF, pour condamner le terrorisme assassin de l’OAS et la guerre en Algérie, cette manifestation fut interdite par le gouvernement. Charge au Préfet de Police de l’époque, Maurice Papon, d’en organiser la répression. Celle-ci donna lieu à des violences policières que même Mai 1968 n’égalera jamais. Huit morts écrasés dans un escalier d’accès au métro, à la station Charonne, écrasés sous les plaques d’égout et les grilles d’arbres lancées par des policiers du haut de l’escalier. L’ordre était : « Dispersez énergiquement ! »

Le 13 Février, 1 million de personnes, toutes activités interrompues à Paris, assisteront à leurs obsèques.

cynodrome_68 Février 1962, station de métro Charonne

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Mais attention ! Revenons à nos lévriers encasaqués et impatients dans leur box de départ, déjà surexcités par l’agitation du leurre mécanique rouge à moustaches noires. La cloche sonne, les portes des petits boxes s’ouvrent brutalement. Les fauves sont lâchés, deux prenant rapidement la tête, le petit magyar Nicolas, casaque bleue, le plus prompt au démarrage ; immédiatement derrière, la levriche Marina, casaque bleue marine. Mais non ! Casaque rose, débordant au premier virage, sur la Gauche, le petit galgo catalan Manolo prend rapidement la tête. Il risque l’embardée, mais se rétablit au dernier moment. Moment de stupeur et flottement dans les tribunes. Mais non, il vient de reprendre sa ligne, toujours très à droite dans le couloir de Gauche.Il est irrésistible, et semble-t-il, va l’emporter… Le lièvre rouge à moustaches noires semble décupler la fureur des petits fauves encasaqués, et tout particulièrement celle du galgito Manolo. Les applaudissements fusent.

cynodrome_8Le galgo est le nom espagnol du lévrier

Dans les tribunes, le pari mutuel est autorisé, les supputations de la gentry vont bon train. Lequel de nos canidés méritera son soutien lors des prochaines compétitions ?


2 réflexions sur “Jean Casanova – Au cynodrome de Courbevoie.

  1. Excellent!!!! de quoi nous dégouter à tout jamais des courses à tourner en rond autour d’ un arsenal soigneusement embastillé, poudre mouillée, opéra muet et « casseurs » menottés…..

    Abraço do Sam

    Aimé par 1 personne

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