Expliquer la radicalisation (4) : radicalisations ou extrémisations, un pluriel aujourd’hui nécessaire


(Suite de l’article du 12 mars 2016: Expliquer la radicalisation (3) : penser les effets pervers des politiques répressives)

Prologue :

En ce moment, nous sommes en train de faire une thématique sur les dernières dictatures européennes, celles qui ont sévi au Portugal, en Espagne et en Grèce.

Toutefois, le site The Conversation a aussi produit 4 articles sur la radicalisation et je trouve bien que cela soit mis sur les AZAs en parallèle de cette thématique. Ainsi, je vais classifier ces articles sous l’onglet « AZATHEMES », « HISTOIRE » et « DICTATURES EUROPÉENNES », sous un autre titre que l’on trouvera en début de page.

Les AZAs

radicalisation4_ConversationAu Camp des Milles. Patrick Gaudin/Flickr, CC BY

Expliquer la radicalisation (4) : radicalisations ou extrémisations, un pluriel aujourd’hui nécessaire

Alain Chouraqui, Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)

Ce texte est issu des travaux d’un colloque organisé le 20 janvier dernier par la Conférence des présidents d’Université (CPU), en partenariat avec le Camp des Milles, et The Conversation France.

La Mémoire et l’Histoire éclairent le présent, et nous alertent aujourd’hui. Un travail pluridisciplinaire sur les processus qui ont été à l’œuvre dans les grandes tragédies du XXe siècle, croisé avec la littérature sur les extrémismes d’aujourd’hui, permet plusieurs constats largement complémentaires.

  • Le processus dit de « radicalisation » est en fait un processus d’extrémisation plus que de « retour aux racines ». Et si l’on est probablement conduit à conserver ce mot bien installé dans le débat public, ne nous privons pas des ouvertures pertinentes qu’offre une analyse en termes d’extrémisation.
  • L’analyse s’arrête souvent sur l’idéologie des extrémistes, moins sur le rapport qu’ils entretiennent avec celle-ci. Ne faut-il pas interroger davantage leur manière de croire et ses rapports à des pratiques de violences potentielles ?
  • Quelle qu’en soit l’idéologie de référence, l’extrémisation renvoie à des facteurs psychologiques, sociologiques, psycho-sociaux, cognitifs,politiques, philosophiques souvent semblables ; et par-delà les différences de « racines », elle conduit à un resserrement de la norme acceptée et à un fort potentiel de rejet de l’Autre, de racisme et de violence.
  • On peut ainsi dire qu’aujourd’hui l’Europe en particulier est prise en tenailles entre deux extrémismes : « islamiste radical » d’une part, « d’extrême droite nationaliste » d’autre part. Le terme «populiste» sera ici banni car il serait insultant pour le peuple et flatteur pour les extrémistes ainsi désignés.

Engrenages enclenchés

  • Ces deux extrémismes sont à la fois le produit et l’aliment de ce processus et ils doivent donc être analysés en dynamique, ce qui n’est pas toujours le cas. On peut ainsi parler aujourd’hui d’engrenages enclenchés mais certes résistibles. Et l’on peut constater que les extrémismes concernés se nourrissent l’un de l’autre pour menacer finalement les libertés de tous et la démocratie, l’un par la terrible déstabilisation terroriste, l’autre par l’expression dans les urnes de crispations et de peurs, comme dans les grandes tragédies de l’histoire.
  • L’histoire de tous les génocides, les plus graves des crimes contre l’humanité, montre que le moteur le plus puissant de l’engrenage vers le pire a été le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Aujourd’hui encore, l’extrême droite et l’extrémisme islamiste traduisent des crispations identitaires et des racismes puissants et historiquement dangereux et contaminateurs.
  • Parler de radicalisation conduit souvent à se pencher sur des trajectoires individuelles. On n’étudie pas assez les radicalisations sociétales et institutionnelles qui interagissent fortement entre elles et avec les radicalisations personnelles. C’est alors une combinaison de processus individuels, collectifs et institutionnels qu’il faut prendre en compte. Un contexte de brutalisation guerrière ou de désarroi social ou économique, des institutions répressives ou non protectrices, et une fragmentation de l’expérience propre à la condition moderne, ne sont-ils pas des formes de radicalisation non individuelles essentielles, y compris dans l’analyse des dérives individuelles ?
  • C’est pourquoi, à défaut de pouvoir écarter le mot de « radicalisation » et de le remplacer systématiquement par « extrémisation », ne convient-il pas au moins de le mettre au pluriel afin d’éviter l’immédiate connotation qui ne le renvoie trop souvent qu’à UNE SEULE forme de radicalisation : individuelle et « islamiste », en ignorant notamment l’extrémisation nationaliste mais aussi les formes collectives et institutionnelles de montée aux extrêmes ? Espérons que, par un retournement heureux, la prise en compte effective de cette pluralité des « radicalisations » permette un jour de parler des caractéristiques communes de tout processus de « radicalisation », au singulier…

Perte de repères

Parmi les facteurs individuels et collectifs nombreux et très divers qui peuvent conduire à des radicalisations elles-mêmes très diverses, l’importance de la question de l’affaiblissement, du brouillage ou de la perte de repères dans les phénomènes d’extrémisation, et surtout son analyse insuffisante nous conduisent ici à un focus particulier.

Nous sommes entrés progressivement dans une période longue marquée par l’anomie, ou le « brouillage » de beaucoup de règles et de repères dits « hétéronomes », extérieurs par définition, et souvent perçus comme « supérieurs » aux personnes concernées : repères moraux, religieux, idéologiques, juridiques, politiques, économiques, sociaux, familiaux… Cette période est aussi marquée par des « recompositions/restabilisations » partielles, dans certains pays ou dans certains secteurs, mais celles-ci sont (encore ?) insuffisamment articulées pour composer de nouvelles cohérences d’ensemble. Et les régulations régionales émergentes (Europe, Asie, etc.), voire globales, progressent trop lentement pour donner suffisamment de sens et de cohésion par-delà les déstabilisations en cours.

Les crises objectives et subjectives, les pertes de repères et les peurs, fondées ou infondées, déclenchent chez beaucoup des recherches de « certitudes » voire d’absolu, des appels à l’ordre ou au chef, une attirance pour des « vérités » manichéennes assénées par les extrémismes et les intégrismes de tous poils. Un engrenage se met en place qui va du préjugé à la discrimination, de l’insulte dans la cour d’école aux pierres contre des bâtiments puis au poignard contre des hommes, de la peur à l’agressivité et à la violence, d’une croyance aveugle au rejet de l’autre, des livres brûlés aux hommes gazés.

Accélération des changements, accroissement de la complexité

L’enjeu est fort car cette décomposition/recomposition continue des règles et repères – donc du ou des sens qu’ils soutiennent- apparaît durable, voire structurelle. Elle est, en effet, le produit de tendances lourdes dont les facteurs eux-mêmes sont structurels : une accélération des changements et un accroissement continu de la complexité. Ces deux phénomènes corollaires reposent sur le développement constant des interactions humaines et pratiques (de plus en plus à l’échelle mondiale), ayant lui-même pour origine d’une part les nouvelles technologies de communication et d’échange, et d’autre part le développement continu des capacités – pratiques et cognitives – à l’autonomie individuelle et collective.

Les effets déstabilisateurs de cette situation de « changement installé » se constatent dans l’ensemble des modes (social, juridique, politique, familial…) et des niveaux (centraux, intermédiaires, locaux) de régulation, et donc sur de nombreux repères. Ils viennent se cumuler avec les conséquences déstabilisatrices mieux connues des « crises », notamment économiques, mais par définition passagères entre deux ordres stables, identiques ou non.

Repli ou autonomie

  • Chez certains – parfois dans des groupes sociaux entiers –, on peut observer, en réaction à cette situation, un repli sur des repères « de proximité » (rapports de force élémentaires, identités défensives – du quartier au communautarisme ethnique, national ou religieux…), une recherche de repères forts – parfois dans un passé revisité – et d’idées simples face à la complexité, une désignation facile de boucs émissaires perçus comme étrangers, voire des aspirations à un régime autoritaire.

Ces sujets interpellent et alertent aujourd’hui. Car l’autoritarisme, les complicités et les persécutions du nazisme et des fascismes se sont eux aussi développés dans des contextes d’anomie et de déstabilisation des valeurs, conduisant alors beaucoup d’individus vers des hétéronomies fortes et des repères identitaires réels ou fantasmés – brandis à nouveau aujourd’hui par les extrémistes –, et finalement, vers une disparition des droits et libertés démocratiques.

  • Chez d’autres – souvent moins fragiles –, la réaction est inverse. Cette déstabilisation des « repères extérieurs » est mise à profit pour développer leurs propres repères, développer ainsi des « autonomies », c’est-à-dire permettre une « autoproduction » de règles et de repères, dans le rapport à la famille, au travail, au groupe, à la religion, à la nation… Cela peut être considéré comme un progrès de la liberté voire de la démocratie si ces autonomies savent articuler leurs solidarités. Ce mouvement vers l’autonomie, elle-même nourrie par les progrès continus de l’éducation, peut apparaître à la fois comme l’une des causes de déstabilisation des ordres établis et comme l’une des solutions fortes à ce problème.
  • D’autres enfin balancent entre les deux postures précédentes, en fonction de l’acuité des crises ponctuelles plus que des évolutions ou déstabilisations structurelles.

Course de vitesse

Dans ce contexte sociétal, notre expérience de terrain montre qu’un Site-mémorial comme celui du Camp des Milles peut apporter une double réponse à ceux qui sont aujourd’hui en recherche de repères forts et immédiats, mais aussi à ceux qui souhaitent nourrir leur « autonomie ».
Par l’accès direct aux lieux mêmes et à son histoire, il peut fournir des repères concrets, « de proximité », à ceux qui en ressentent le besoin. Mais il peut aussi apporter des repères intellectuels aux autres, en leur proposant des clés de compréhension pluridisciplinaires à partir de l’Histoire. Comprendre le sens des événements est difficile dans le vacarme du temps présent et, même quand on y parvient, réagir n’est pas chose aisée. D’où l’intérêt de « clés de lecture » utiles au présent, à partir d’exemples forts du passé, permettant de mieux comprendre les processus récurrents, et de réagir à temps aujourd’hui. Des dizaines de milliers de jeunes gens de tous milieux, parfois réticents à la visite d’un lieu si connoté, découvrent que cette histoire parle d’eux, de l’effet de groupe qui les enferme parfois, des racismes subis ou des stéréotypes partagés quotidiennement, des séductions extrémistes qu’ils rencontrent.

En outre, si le développement des autonomies, individuelles, collectives et institutionnelles, peut être une belle alternative démocratique aux tentations autoritaires, elle implique chez les concernés une culture et un apprentissage qui appellent des contenus pertinents et souvent plus complexes que l’offre extrémiste.
Apporter de tels éléments d’éducation citoyenne, scientifiquement fondés, pour alimenter la réflexion, pour fournir des connaissances et nourrir l’autonomie de chacun, c’est la mission principale assignée aux équipes de chercheurs et de pédagogues pour l’élaboration du Volet réflexif du Mémorial, dont l’approche inédite, pluridisciplinaire et intergénocidaire, présente les mécanismes individuels, collectifs et institutionnels qui peuvent mener des extrémismes aux pires extrémités, mais aussi les capacités d’y résister.

S’est ainsi enclenchée probablement une sorte de « course de vitesse » entre les réflexes récurrents de peur, de crispations identitaires et donc d’agressivité d’une part, et l’apprentissage d’éléments de réflexion, d’autonomie et donc de progrès humaniste et démocratique d’autre part.

La deuxième partie de ce propos reprend largement un passage du livre « Pour resister… à l’engrenage des extrémismes, des racismes et de l’antisémitisme » (Alain Chouraqui dir, prologue Simone Veil, préface Jean-Paul de Gaudemar, Cherche Midi éd., 2015).

Alain Chouraqui, Directeur de recherche émérite, chaire Unesco «Education à la citoyenneté, sciences de l’homme et convergence des mémoires», Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

À retrouver sous l’onglet « AZATHÈMES« , « HISTOIRE« , « DICTATURES EUROPÉENNES« 


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