La Turquie; Coup de désespoir du 12 septembre 1980 en 12 septembre 2013


Image

Evren, le chef de la junte et Erdogan, le maire d’Istanbul

Le 12 septembre 1980, l’armée turque avait commis un coup d’Etat. C’est une date très importante dans l’histoire de la Turquie. L’armée restera au pouvoir jusqu’en 1983. Tout ce qui s’était passé avant et après le coup militaire demeure dans la mémoire collective.

Dès que je me suis mis à écrire cet article, je me suis demandé: « qu’est-ce qui eût pu se passer si l’armée turque avait pris le pouvoir aujourd’hui?! » La réponse ne m’est venue qu’en quelques minutes. Il n’y a qu’à regarder la situation actuelle en Turquie qui est, en quelque sorte, devenue un état policier. Si l’on cherche un changement après ces trois décennies, on remarque que la police d’Erdogan a remplacé l’armée.

ImageLes soldats sur l’Istiklal, Taksim en 1980 et les policiers sur l’Istiklal, Taksim en 2013

L’AKP, le parti islamo-conservateur, dirige le pays depuis 2002. Mais à vrai dire, ses idées ont toujours été au pouvoir depuis la prise de contrôle par la junte militaire. Bien que, conjecturalement, les dirigeants du parti au pouvoir dénoncent le coup d’Etat militaire, ils savent très bien que c’est grâce à ce coup militaire qu’ils sont parvenus à accomplir leur rêve: islamiser le pays. Il faut se rappeler qu’après le coup d’Etat de 1980, seule la droite a remporté les élections quelles qu’elles soient. Je suis convaincu qu’il y a deux raisons fondamentales à cela: d’abord, la junte militaire a écrasé la gauche qui, depuis, est divisée en d’innombrables fractions. Ensuite, il est vrai que ce coup d’Etat militaire avait été soutenu et encouragé par les Etats-Unis. En effet, dans la nuit du 11 à 12 septembre, l’Ambassade américaine à Ankara avait passé ce message à Washington:  »our boys in Ankara did it » (« Nos fils l’ont effectué à Ankara », ce qui a été confirmé 15 ans après lors d’une interview). En fait, cet appui n’a pas été une surprise quant à la doctrine Carter inscrite au début des années 1980.

Revenons à nos moutons! L’AKP est né comme l’enfant de la junte et la société turque était prête, ayant toujours eu ce potentiel d’être radicalisée. Jusqu’à présent, on était au courant comment M. Erdogan et ses amis ont atteint le pouvoir absolu. Cependant, il leur restait encore quelques tâches à accomplir pour arriver à leur but sacré: la sunnification. Pour cela, le gouvernement turc s’élance violemment sur deux groupes ciblés. Le premier groupe est évidemment les Alawites, loin d’un islam radical, massacrés plusieurs fois de l’Empire ottoman à nos jours, et qui sont proches des laïcs. Les Alawites de Turquie, qui sont de lors de 13-16 millions d’habitants, sont épuisés de ne pas avoir obtenu leurs droits les plus élémentaires tels que: la reconnaissance de leur lieu de culte «Cemevi» comme étant une mosquée ou une église. Le gouvernement turc, ainsi que la majorité des musulmans conservateurs, considèrent les Alawites comme une secte blasphématoire. Il est à noter que depuis juin, les 6 jeunes gens morts pendant les manifestations sont des Alawites dont trois vivaient dans la même ville: Antioche. Le gouvernement d’Erdogan juge les Alawites d’Antioche comme étant des alliés de Bashar-Al Assad, le président syrien. Il y a encore quelques années, Antioche se comptait parmi l’une des rares villes turques où les Sunnites, Alawites, laïcs, etc…cohabitaient sans problème. Néanmoins, la politique sectatrice du gouvernement turc a polarisé la société d’Antioche.

La deuxième groupe est, bien entendu, les laïcs dans les grandes villes. Après avoir réussi à imposer un style de vie banal, fascisant et fondamentaliste dans le reste du pays, les hommes d’Erdogan attaquent les quartiers laïcs votant en général pour le parti opposé. Depuis trois jours, la police y terrorise les habitants en jetant des gaz lacrymogènes et en usant de canons à eau. Des dizaines de personnes ont été blessées par les forces de l’ordre et il y eut des centaines d’arrestations. Kadiköy est un quartier sur la rive asiatique de la métropole où récemment, les manifestations contre le gouvernement s’intensifient à nouveau. Il est très intéressant que (à savoir que pendant juin 2013, quasiment chaque jour, les manifestations y ont eu lieu),  il n’y ait jamais eu de violence, ni de vandalisme. Pourtant, depuis l’intervention récente de la police, le quartier s’est transformé en enfer. On pourrait dire, sans grands risques de se tromper, que le gouvernement joue son dernier rôle pour anéantir les autres, celles et ceux qui ne veulent pas entrer dans le moule de cette nouvelle société AKP.

Il est dommage que l’on soit incapable de dire si la Turquie a avancé sur le chemin de la démocratisation depuis le coup militaire en 1980. Par contre, 33 ans après ce coup militaire, je puis proférer que la situation de la Turquie est pire qu’auparavant. Le climat actuel en Turquie est le même que celui des années 1980. Alors pourquoi pire qu’auparavant? Ma thèse s’appuie sur une vérité indéniable. Le monde démocratique a évolué, des droits des réfugiés au droit du mariage entre homosexuels. Or selon ces seuls critères, la Turquie s’éloigne de plus en plus de ce nouveau monde démocratique. Bien que le gouvernement actuel se soit volontiers déclaré pour tourner la page en changeant la Constitution, il n’a jamais levé le petit doigt en ce sens; il y a même ajouté quelques lois anti-démocratiques. Ainsi, la Constitution promulguée par les putschs lui a servi à asseoir son pouvoir absolu.

Avant que je finisse mon article, une idée distincte entre la Turquie sous la junte militaire et la Turquie actuelle sous M. Erdogan, le Premier ministre turc, me trotte par la tête depuis quelque temps, particulièrement après avoir lu: « Se distraire à en mourir » (Neil Postman, 2010, Nova). C’est celle de la transmission d’un ordre à créer pour une société qui correspond à la celle d’Aldous Huxley dans le « Meilleur des mondes ». C’est-à-dire que l’on se focalise sur « 1984 » de George Orwell pour décrire le totalitarisme qui se manifeste dans un pays. Cependant, il faut se concentrer désormais sur le « Meilleur des mondes ». Peut-être peut-on comprendre, si compliqué soit-il, le changement de la Turquie au fil de ces dernières années, du coup d’Etat au régime erdoganiste.

Au bout du compte, le coup d’Etat militaire avait essayé de créer une société, comme celle de « 1984 », où des livres étaient interdits et brûlés, et l’Etat: « le Big Brother », observait et contrôlait tout. Cette longue période avait duré jusqu’à la fin du deuxième mandat d’Erdogan. A partir de troisième mandat, dès les élections de 2011, pour que la mission soit accomplie, Erdogan et ses hommes se sont mis à réaliser la société comme celle du « Meilleur des mondes ». Dans cette société, les gens n’ont plus besoin de livres, quoique on puisse encore en trouver, et la presse s’autocensure. A mon avis, si je ne m’abuse pas, une société telle que décrite par Aldous Huxley est plus convenable à la dictature décrite par Orwell dans « 1984 », puisqu’on y perd la réflexion, la force d’agir dans une telle société et ce, sans s’en rendre compte.

Je voudrais finir par laisser parole à Neil Postman:

«L’esprit d’une culture peut se flétrir de deux manières. Dans la première – celle d’Orwell -, la culture devient une prison. Dans la seconde, celle de Huxley, la culture devient une caricature. (…) Huxley nous enseigne qu’à une époque de technologie avancée, la dévastation spirituelle risque davantage de venir d’un ennemi au visage souriant que d’un ennemi qui inspire les soupçons et la haine. C’est nous qui avons les yeux sur lui, de notre plein gré. Nul besoin de tyran, ni de grilles, ni de ministre de la Vérité. Quand une population devient folle de fadaises, quand la vie culturelle prend la forme d’une ronde perpétuelle de divertissements, quand les conversations publiques sérieuses deviennent des sortes de babillages, quand, en bref, un peuple devient un auditoire et les affaires publiques un vaudeville, la nation court un grand risque : la mort de la culture la menace.»


2 réflexions sur “La Turquie; Coup de désespoir du 12 septembre 1980 en 12 septembre 2013

  1. Il serait intéressant de souligner que, dans les années 1980, on est encore en pleine guerre froide entre URSS et USA, c’est-à-dire qu’on est dans un climat du maccarthysme forcené où tous communistes vivant en deça du Rideau de Fer, (aussi appelé Mur de Berlin, ce qui est faux car le Mur de Berlin ne se trouvait qu’à Berlin…et ouais!), que tout communiste vivant sur terres occidentales était très très mal vu. Bon, le communisme a disparu au profit de la Gauche, une sorte d’idéologie qui encourage le partage, mais celui des autres….

    Toujours est-il que le coup d’Etat turc de 1980 a été orchestré par les USA car il y avait plus de 50% de communistes turcs. Et que c’est itou depuis ce coup d’Etat que des écoles islamistes ont été acceptées voire encouragées par l’armée….car la religion est plus à Droite que la Gauche. (Sic!)
    N’oublions pas qu’il en fut de même avec les accords entre Saddate et Kissinger, pour une Egypte plus religieuse que gauchiste…pardon! Communiste!

    Bises
    Gene

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s